D’ordinaire, il n’avait pas recours à ces précautions. Mais il n’était pas sûr de l’impression que son histoire ferait sur Julius, et il ne voulait pas qu’elle fût médiocre.

Il aperçut tout à coup son ami qui se dirigeait vers le café. Julius, maigre, de taille moyenne, portait un chapeau mou, une jaquette étroite, un grand nez et une petite badine en bambou. Il suivait scrupuleusement l’extrême bordure du trottoir, avec une application et des efforts dignes d’un meilleur objet, tout en se disant à lui-même à voix haute et avec une animation extraordinaire des choses qui devaient être d’une importance assez minime, car son agitation disparut complètement quand il se fut assis près de Daniel.

— Garçon !…

Puis, à Daniel :

— J’ai rencontré tout à l’heure ton oncle Émile. Il n’a jamais tant ressemblé qu’en ce moment à la panthère noire que nous avons vue chez Pezon.

— Merci, bon vieillard, dit-il au garçon qui lui apportait son mazagran.

— Et comme ta tante, dit-il à Daniel, ressemble de plus en plus à une petite chèvre malade, tu feras bien, si tu tiens à éviter un véritable carnage, de ne pas laisser dans la même cage des animaux si différents… Pourquoi, chameau, n’es-tu pas venu ici hier soir ?

— C’est ta faute, chameau, répondit Daniel. Tu m’avais dit que tu n’étais pas sûr de venir. Moi, j’étais éreinté. J’étais au bal samedi soir.

— C’est bien fait, dit Julius. Je t’avais dit de ne pas aller t’abrutir à ce bal.

— Je ne regrette pas d’y être allé, dit Daniel. Tu connais Berthe Voraud ?