A une secousse du wagon, M. Voraud ouvrit les yeux. Un bâillement de lion à jeun creusa un trou énorme dans la touffe grise de sa moustache et de sa barbe. Il regarda Daniel avec des yeux sévères, bâilla encore, et dit :
— J’ai bien dormi… Hé mais ! nous arrivons ! ajouta-t-il en se penchant à la portière.
Le train passa sous un pont et entra dans la gare de Bernainvilliers. C’était une villégiature assez courue, et bien que la saison fût à ses débuts, une dizaine de personnes descendirent du train.
Mais Daniel avait éprouvé une vive émotion. Ses yeux avaient battu. De l’autre côté de la barrière, il avait aperçu Berthe Voraud.
La jeune fille était coiffée d’un chapeau de paille et vêtue d’une robe claire que Daniel ne détailla pas. Le train était allé assez loin, jusqu’à une potence où la locomotive devait faire de l’eau. En revenant à la sortie des voyageurs, Daniel pensait à l’apparition rapide de Berthe, et, pour la première fois depuis les révélations, se sentit jaloux d’André Bardot. Il résolut de tirer l’affaire au clair, de savoir où ça en était, et, jusqu’à plus ample informé, de garder avec la jeune fille un ton très froid. Et il ne jouit pas, comme il l’aurait pu, de son clair sourire accueillant.
Elle lui tendit la main et embrassa M. Voraud dans sa barbe imposante. Daniel s’étonna de cette familiarité entre deux êtres si loin de lui ; il les envia tous les deux, M. Voraud d’être embrassé par Berthe, et Berthe de si bien connaître M. Voraud.
De l’autre côté de la route, une petite voiture à deux roues attendait attelée d’un poney, à qui on avait mis un petit bonnet d’âne, peut-être simplement pour le préserver des mouches. Pendant que Berthe conférait avec son père et lui demandait s’il avait rapporté des fruits pour le dîner, Daniel, d’un air capable, s’avança près du cheval qu’il effleura d’une caresse aux naseaux. Mais le petit cheval lui mordit fortement le bout du doigt.
Berthe Voraud monta sur le siège avec son père. Daniel et le groom s’installèrent sur le siège de derrière du dos-à-dos. Daniel était bien résolu à ne pas parler au groom. Cependant, en considérant son doigt mordu, il remarqua sous l’ongle une tache bleue. Désireux d’être rassuré, il dit au groom avec détachement :
— Je crois que votre sacré petit cheval m’a mordu.
— C’est qu’il est traître, dit le groom. Montrez voir.