— Je viens de terminer ma licence, dit Daniel, qui préjuge chez M. Voraud un certain dédain des professions libérales, et s’empresse d’ajouter : Mais je n’ai pas l’intention de faire ma carrière d’avocat.
— Pourquoi ça ? dit M. Voraud. C’est un beau métier. Et je suis sûr que le papa serait content de vous voir réussir là-dedans.
Puis, reprenant son journal plié en quatre, il s’arc-boute solidement dans son coin pour en continuer la lecture. Daniel, qui n’avait pas de journal, prit dans la poche intérieure de son veston des cartes et des lettres, entre lesquelles il fit mine de chercher un papier de quelque importance.
Il remit ensuite ses papiers dans sa poche, avec un geste discret qui semblait dire : A demain les affaires sérieuses. Puis, passant son bras dans l’appuie-bras qui pendait à la portière, il regarda le paysage d’un regard pas trop intéressé, du regard d’un homme qui ne méprise pas, évidemment, la nature, mais qui a d’autres choses à faire que de la contempler.
De temps en temps, M. Voraud changeait le pliage de son quotidien, et cette opération méthodique paraissait aussi essentielle, pour le moins, que la lecture de cette feuille.
La première page achevée, il ouvrit le journal tout grand devant lui, en faisant avec ses lèvres un bruit de tambours voilés et de vagues instruments guerriers, que justifiait mal l’examen du Bulletin des Halles.
Sa lecture terminée, il regarda le paysage. Daniel comprit que c’était son tour de distraire M. Voraud et se décida à entamer la conversation. Cependant il hésitait entre trois amorçages : 1o Les wagons neufs sont tout de même bien mieux suspendus que les anciens ; 2o Ils essayent maintenant sur l’Orléans une locomotive qui fait cent vingt à l’heure ; 3o Est-ce que vous allez depuis longtemps à Bernainvilliers ?
Mais M. Voraud avait fermé les yeux. Il les rouvrit quelques instants après pour un regard plaintif que son intelligence, sur le point de succomber contre le sommeil, jetait à toute la nature, ainsi qu’un cerf expirant.
Daniel mit un certain orgueil à faire celui qui ne dort pas et qui redouble de vigilance pour surveiller le défilé des poteaux télégraphiques. On passa devant un passage à niveau où attendaient deux bœufs, nés pour faire antichambre. Puis le train, après une sorte de crachement sauvage, s’arrêta dans une petite gare, où cette entrée bruyante ne produisit pas la moindre sensation. Seuls, auprès du dernier wagon, un employé du train et un employé de la gare échangèrent des présents d’amitié. L’homme d’équipe remit un sac et une bourriche, et l’homme du train lui passa en retour une petite voiture d’enfant.
M. Voraud dormait toujours. Daniel l’examina. C’était un homme bien mis. Son veston et son pantalon, de la couleur d’un tapis-paillasson, étaient d’une étoffe sobre et particulière. Il avait mis un gilet blanc et des guêtres blanches. Le bout de ses souliers était presque carré, et Daniel, considérant ses propres bottines, maudit l’abjection de Schaffler, cordonnier, rue d’Hauteville, qui s’attardait encore aux bouts pointus.