Il y avait là des personnes que Daniel connaissait un peu, Louise Loison, une jeune fille savante, pourvue d’un lorgnon et de nombreux cheveux noirs, et qui portait, en supplément, sur la joue, un grain de beauté fourni d’une touffe de poils, modeste échantillon de ce qu’aurait pu être sa barbe, si la barbe eût figuré parmi les attributs de son sexe. Cette jeune fille regardait Daniel avec insistance, mais trop fixement. Daniel fut d’ailleurs heureux qu’on l’eût invitée, car elle lui paraissait devoir goûter l’intelligence pure.
Il vit aussi un grand jeune homme blond, de dix-sept ans, qui, avec sa tête en avant, ses bras ballants et sa bouche ouverte, avait toujours l’air d’être dans un rassemblement. Ses parents habitaient le pays. On l’appelait le Numéro-Deux, parce qu’il était le second d’une famille de six garçons. On ne voyait jamais ses frères, qui poursuivaient leurs études. Quant à lui, on ne lui connaissait aucune occupation. D’une voix rauque, il proposa une partie de croquet.
Mme Voraud était montée au premier étage avec M. Voraud. Berthe et son amie, dans une allée, entamaient d’urgentes et longues confidences. Le Numéro-Deux avait emmené en corvée jusqu’à un terrain plat un petit garçon de dix ans et une petite fille du même âge, les avait armés de maillets, et leur faisait planter des arceaux. Daniel resta sur le perron avec la vieille dame aux bijoux. Elle n’avait plus qu’une quantité négligeable de dents, et l’on craignait à chaque instant, quand elle parlait, de voir ses joues se prendre dans ses gencives. Elle n’en parla pas moins au jeune homme avec abondance, lui lança au visage force compliments accompagnés de fines gouttelettes, et s’étonna de le retrouver si grand et si beau garçon. Il lui semblait que c’était la veille qu’elle l’avait vu arriver aux Champs-Élysées, en robe blanche et en ceinture bleue, avec sa jolie maman.
Daniel trouva, en somme, cette vieille dame très agréable, et quand il rejoignit les jeunes filles pour aller au croquet, il crut émettre une opinion conforme à l’avis général en affirmant à Berthe que sa grand’mère était tout à fait charmante. Mais les deux jeunes filles se mirent à rire et Louise Loison, sans que Berthe parût la contredire, affirma que la vieille dame était très méchante et « vraiment rasoir ». Daniel fit : « Oui… oui… Enfin, elle a une mémoire extraordinaire. » A quoi Louise répondit qu’elle inventait de vieux souvenirs, tout ce qui lui passait par la tête.
On commença la partie de croquet. Daniel n’était pas plus maladroit qu’un autre à ce jeu. Il « croqua » des boules d’assez loin et passa très bien la « sonnette », c’est-à-dire le double arceau du milieu, d’ailleurs dépourvu de sonnette. Mais il provoqua de vives récriminations chez les deux enfants de dix ans par la façon déloyale dont il favorisa la boule orange, celle de Mlle Voraud, qu’il envoyait toujours « en position » devant l’arceau qu’elle avait à traverser.
Cependant il s’impatientait. Ses affaires n’avançaient pas. Il ne trouvait pas, dans le voisinage de Berthe la félicité qu’il avait tant attendue pendant quatre jours. La partie de croquet terminée, comme il était à peine cinq heures et demie, Mlle Loison proposa une promenade dans le pays.
Ils sortirent donc du jardin et s’en allèrent tous les six sur une route neuve, bordée de petits arbres secs et de tas de cailloux. Et l’on passait de temps en temps devant une petite maison fraîchement bâtie, limitée d’un côté par un mur blanc sans fenêtres, la petite tranche de propriété à laquelle de vieux employés avaient droit à la fin de leur vie ; c’est dans ce jardin sans verdure que l’été leur jetait un soleil aveuglant, en compensation de l’ombre excessive où s’était écoulée leur jeunesse.
Daniel, un peu agacé, et qui ne trouvait rien à dire à Berthe, préféra rester en arrière avec Louise Loison, qui lui parlait littérature. Et pour répondre au démon intérieur qui lui reprochait de perdre son temps et de ne pas consacrer à sa bien-aimée les rares instants qu’il passait auprès d’elle, il invoquait ce grand principe, le seul qui lui servait dans ce qu’il appelait ses tactiques avec les dames : c’est qu’il était bon de les dépiter en les négligeant un peu, afin de se les attacher davantage.
— Vous devez être un passionné ? lui dit Louise Loison, à propos de Baudelaire.
— Oui, dit Daniel.