Daniel était un peu impressionné par le maître d’hôtel. Chez lui, c’était une bonne qui faisait le service. Comme on lui enleva sa fourchette après le poisson, il crut qu’il en serait de même après chaque plat et, l’entrecôte achevée, laissa sa fourchette sur son assiette. Mais il eut l’ennui de voir que Mme Voraud avait posé la sienne sur la nappe. Pour arriver à remettre sa fourchette sur la nappe, sans que ce geste fût remarqué, il dut le décomposer en plusieurs autres, dont chacun parut être machinal. Il commença donc par poser légèrement la main sur sa fourchette, puis la souleva doucement, comme s’il lui prenait fantaisie de jouer avec elle. Enfin, comme s’il eût été las de ce jeu, il la posa doucement à côté de son assiette.
Au poulet sauté, une nouvelle inquiétude le saisit. Un esprit superficiel, fort des données de l’expérience précédente, eût simplement posé la fourchette sur la nappe. Mais n’était-ce pas marquer ainsi, de façon indiscrète, que l’on attendait un autre plat, alors que le poulet sauté pouvait être le dernier ? Aussi mangea-t-il avec une lenteur extrême le morceau qu’il s’était choisi, afin d’avoir fini après Mme Voraud et de régler sa conduite sur la sienne.
Au dessert, Daniel ne s’était pas encore décidé à dire, selon les instructions de Louise, que ses parents désiraient louer une villa à Bernainvilliers. Il osait à peine parler à M. et Mme Voraud, et on voulait qu’il leur mentît déjà ! Louise, regardant le jeune homme en face, lui dit brusquement :
— Alors, monsieur Henry, vos parents ont l’intention de venir louer ici cet été ?
— Mais ce serait une idée charmante, dit Mme Voraud.
— Il faut les presser un peu, dit Louise. Et savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous devriez revenir ces jours-ci dans le pays pour voir des maisons, parce que si vous attendez tard dans la saison, vous ne trouverez plus rien de bien… Ne venez pas vendredi ni samedi, je dois aller à Paris… Tenez ! une idée !… Revenez demain jeudi, nous vous aiderons à chercher.
— C’est ça, revenez demain, dit Berthe doucement, pour ne pas se compromettre.
— Revenez demain, dit avec malice M. Voraud, puisque ça fait tant plaisir à Mlle Loison.
— Vous, taisez-vous, vous êtes un méchant, dit Louise Loison.
Après dîner, elle proposa un petit tour sur la route. Mais M. Voraud, à la consternation d’une partie des assistants, prétendit se joindre au groupe, pour achever sa digestion. La nuit tombait. Louise s’approcha de Daniel et lui dit à la dérobée : « Soyez tranquille. On s’arrangera pour le laisser en route. Et, Berthe et moi, nous vous reconduirons à la gare. » Puis comme elles montaient toutes deux mettre leur chapeau, elle dit à voix très haute : « Monsieur Daniel, venez chercher votre chapeau et vos gants que vous avez laissés à la maison. » Daniel la suivit, un peu inquiet. Il était heureux qu’on l’aidât ainsi dans ses amours, mais il trouvait qu’on l’aidait trop précipitamment et avec trop d’audace.