Il se frottait les doigts très fortement avec la serviette-éponge, afin de ne pas tendre à Berthe, quand elle se présenterait, une main trop fraîche des ablutions récentes.
— Berthe ? dit Louise en entr’ouvrant une porte… Qu’est-ce qu’elle fait donc dans sa chambre ? Venez, ma petite Berthe.
La porte s’ouvrit à peine un peu plus. Et se glissant lentement dans l’entre-bâillement, Berthe entra dans la chambre comme une vision qui sort d’un mur. Sans regarder Daniel elle lui tendit la main. Il lui prit le bout des doigts.
— Embrassez-la, dit Louise Loison.
Il s’approcha d’elle et lui baisa la joue, sans bruit, comme on baise une étoffe sacrée. Très ému, il lui dit : « Je vous aime », d’une voix sourde et rapide, pour se débarrasser d’une formalité.
Il fallait descendre dîner. Ils regardèrent dans le jardin et virent la grand’mère déjà installée à table. Une bonne debout auprès d’elle, arrogamment lui coupait du pain, en tout petits morceaux. M. Voraud, vêtu de molleton gris-clair, se promenait de long en large.
Daniel regarda M. Voraud. Il lui parut toujours élégant, mais il l’étonna moins. Le baiser qu’il avait donné à Berthe l’avait rapproché de toute la famille Voraud.
Seule, Mme Voraud conservait son prestige intellectuel, à cause de sa myopie et du livre, entamé d’un coupe-papier, qu’elle avait toujours sur la table à ouvrage.
Daniel se sentit plus aisé d’allures ; il avait désormais un emploi dans la maison. Il prit place à table entre Mme Voraud et sa fille. M. Voraud se trouvait entre la vieille grand’mère et Louise Loison. Il plaisantait Louise qui, disait-il, était amoureuse d’un prince russe. Daniel chercha un sourire suffisant pour satisfaire M. Voraud, et qui ne choquât pas l’impassibilité de Mme Voraud que n’amusaient guère ces facéties. Le petit garçon de dix ans et sa sœur jumelle s’étaient partagé le Numéro-Deux qu’ils encadraient jalousement au bout de la table. Un frère de Mme Voraud, qui devait être le père des deux enfants, répondait laconiquement au nom d’Achille ; il s’appliquait à boire lentement, par petites gorgées réfléchies, pour ne pas boire trop froid. Daniel qui s’observait pour garder une tenue irréprochable, fut un peu libéré de ce souci par l’attitude du Numéro-Deux. Ce jeune vorace mangeait très vite, et s’essuyait rarement la bouche, si bien que ses lèvres, après l’entrecôte, déposèrent sur les bords de son verre de menus fragments de persil, tandis que l’eau rougie laissait en retour une marque d’étiage sur sa moustache naissante.
Le repas, en somme, se passa très bien. La vieille grand’mère ne fit aucune tentative de conférence sur la généalogie des personnes présentes, le travail intégral de ses maxillaires étant absorbé, et au-delà, par la pénible opération de la mastication. Elle n’avait pas trop des entr’actes, entre chaque plat, pour rattraper les autres convives, et dut même laisser partir, non sans un regard de regret, des portions inachevées, afin de ne pas être laissée en arrière et de ne pas manquer le foie gras. Elle fut moins distancée pour la salade, dont elle se contenta de sucer les feuilles.