— Voilà comme je suis, répétait-il en geignant presque. Il m’arrive un bonheur inespéré : Berthe m’aime. On lui dit que je l’aime aussi. On nous laisse ensemble, nous marchons côte à côte pendant dix minutes et je ne trouve rien à lui dire.

Il était seul dans le jardin où la table était déjà mise. M. Voraud, Mme Voraud et la grand’mère n’étaient pas encore descendus dîner. Le Numéro-Deux, avec toute la gravité précoce que donne à un jeune homme de dix-sept ans une vie passée dans l’oisiveté, s’était installé devant le grillage des poules et leur envoyait des petits cailloux sur le dos. Louise et Berthe étaient montées au premier pour enlever leurs chapeaux.

Daniel regarda la maison où il n’était encore jamais entré, la maison où habitait sa bien-aimée, où elle respirait, s’endormait le soir et s’éveillait le matin comme tout le monde. Il s’étonnait et se sentait ravi de retrouver chez cet être exceptionnel des habitudes et des gestes humains.

Alors il se désespéra encore d’avoir été si bête tout à l’heure. Mais, au fond, était-il sûr lui-même que ce désespoir fût sérieux ? Ne se taquinait-il pas un peu pour mieux supporter sa grande joie ? Ne payait-il pas ainsi au destin une petite prime d’assurances pour protéger son bonheur ?

— Monsieur Henry, voulez-vous vous laver les mains ?

C’était Louise Loison, qui l’appelait de la fenêtre du premier. Il regarda ses mains avec hésitation. Elle répéta : « Venez ! »

Il entra par une porte du perron, traversa une antichambre où étaient suspendus des chapeaux de paille rustiques et des casques en toile dont on ne se servait jamais, mais qui attestaient au moins chez les hôtes des velléités d’excursions. Puis il monta au premier étage. L’amie de Berthe attendait sur le seuil d’un cabinet de toilette assez vaste dont la fenêtre donnait sur le jardin. Elle regarda Daniel, avec des yeux souriants derrière son binocle.

— Vous n’êtes pas content ?

— Oh si ! dit-il.

— Il faudra trouver un prétexte pour revenir demain. Vos parents, dit-elle rapidement, vous auront soi-disant chargé de louer une maison dans le pays. D’ailleurs il faut absolument que vous veniez habiter près d’ici. Berthe le veut. Je vais passer six semaines ici. Ce sera très bien.