Comme ils arrivaient au bas de la petite montée tournante qui conduisait au côté du départ, ils entendirent un coup de sifflet.

— Ça doit être 9 h. 52. Voici votre train, dit M. Voraud. Il faut vous dépêcher.

Daniel s’apprêta à prendre rapidement congé, ravi que la tendre formalité des adieux fût écourtée. Il avait hâte de quitter ces gens, pour qui il dépensait tant d’amour, tant d’amitié et tant d’estime.

Pendant que M. Voraud attendait au bas de la montée, les deux jeunes filles accompagnèrent Daniel en courant jusqu’à la gare, où un cadran lumineux leur apprit impassiblement qu’il était dix heures moins vingt. M. Voraud s’était trompé. Il y avait encore un bon quart d’heure à attendre.

— Il faudrait peut-être que j’aille prévenir monsieur votre père, dit Daniel à Berthe. S’il ne vous voit pas redescendre tout de suite, il ne va pas savoir ce que cela veut dire.

— Laissez donc, dit Louise. Est-ce qu’il n’est pas bien en bas ? S’il s’impatiente, il saura nous retrouver.

Il y avait dans la salle d’attente un voyageur entouré de sacs et de valises, et dont la présence obligeait les amoureux à une certaine tenue. Ils s’assirent avec Louise sur le solide canapé de velours vert qui formait avec quatre fauteuils l’austère ameublement de la salle des premières. Louise dicta à Daniel ses instructions pour le lendemain : « Vous arriverez à trois heures. Nous vous attendrons à la gare. Vous ne viendrez pas tout de suite à la maison, parce qu’on trouverait moyen de nous coller un chaperon. Nous irons tous les trois visiter des maisons à louer. Tâchez d’ici demain de décider vos parents à venir habiter le pays. »

Daniel avait pris la main de Berthe. C’était la seule marque de tendresse que lui permettait la présence du voyageur importun. Mais il goûtait assez ces manifestations contenues.

Il regarda Berthe, et lui demanda : « M’aimez-vous ? » Elle ne baissa pas les yeux, et lui répondit : « Je vous aime ». Ce fut à partir de ce jour-là le mot d’ordre qu’ils échangèrent, à chacune de leurs rencontres, ainsi que deux factionnaires bien stylés.

Cependant, neuf heures cinquante-deux entrait en gare. Daniel, après avoir secoué énergiquement la main de Louise et serré la main de Berthe d’une longue étreinte, monta dans un compartiment vide. Quand le train se mit en marche, il tendit son bras hors de la portière comme un signe sémaphorique, et bien que la nuit fût sombre, il agita son chapeau pendant plus de trois cents mètres, par mesure de précaution.