Il s’assit ensuite dans un coin du compartiment. La situation avait changé depuis l’aller. Il regarda fièrement le coin d’en face, où aurait pu être M. Voraud.
Daniel avait passé brusquement de la catégorie des déshérités d’amour dans le clan des privilégiés qui plaisent aux dames. L’humanité, pour lui, se partageait strictement en ces deux catégories. Il n’eût pas admis que la faveur d’être distingué par une belle pût être le prix d’une honnête application. C’était un don du ciel : on était aimé, ou l’on n’était pas aimé. Il était aimé.
Il situait généralement ses rêves de gloire à la gare du Vésinet, l’été, à l’arrivée du train de sept heures. C’est là que les dames et les jeunes filles en villégiature venaient attendre, qui un père dans les rubans, qui un frère dans les blés, qui un époux dans les pierres précieuses. Daniel avait toujours passé inaperçu dans cette foule. Il se voyait maintenant traversant les groupes, avec le prestige de l’homme aimé, un monocle à l’œil et une cigarette aux doigts. Il ne portait pas de monocle et ne fumait pas ; il méprisait avec ses amis les poseurs qui se collent un verre dans l’œil et trouvait que c’était élégant de ne pas fumer ; mais la cigarette et le monocle n’en demeuraient pas moins des attributs indispensables pour la belle attitude de maîtrise et de désinvolture qu’il souhaitait dans la vie.
A l’arrivée du train, il se demanda où il irait passer la soirée. Il lui fallait une distraction qui lui changeât les idées ; il était las de son bonheur, comme d’un bel habit neuf, qu’il est si agréable de remplacer, une fois l’effet produit, par l’habit précédent, fatigué et commode, et dont les tares et les plis ne vous font plus horreur, du moment qu’ils ne vous sont plus imposés par la nécessité.
Sa première idée fut d’aller retrouver son ami Julius, et de lui raconter sa journée. Mais il ne le rencontra ni à la brasserie du faubourg Montmartre, où il allait tous les soirs, ni au Moulin-Rouge.
Il ne pouvait vraiment pas aller se coucher aussi simplement, après une journée si importante.
C’est alors qu’après avoir donné à son cocher l’indication d’une rue, il lui dit un numéro qui n’était pas exactement celui où il voulait aller. Quand la voiture s’arrêta, il demeura un instant sur le trottoir, et feignit de chercher des lettres dans ses poches, pour laisser au cocher le temps de s’éloigner. Puis il remonta à pied jusqu’à une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par une boutique de teinturerie et par l’entrée d’un couloir obscur. Daniel accéléra le pas et tourna brusquement dans le couloir. Comme il montait l’escalier, il aperçut à une dizaine de marches au-dessus de lui, un soldat du génie qui sonnait timidement à une porte, où Daniel avait déjà lu plusieurs fois cette carte de visite : « Mme Léontine, modiste. »
Daniel attendit que la porte se fût ouverte et refermée sur le soldat du génie. Puis, un instant après, il alla sonner à son tour.
Pendant les dix minutes qu’il passa dans cette maison, Daniel ne prononça pas un mot. Il était parfaitement capable, dans des réunions d’amis, de s’exprimer avec abondance sur des sujets littéraires, philosophiques ou obscènes. C’est qu’il y avait en lui deux personnages distincts : le monsieur qui parlait, et le faible jeune homme que l’engrenage des circonstances entraînait à agir. Faute d’avoir reçu une éducation commune, ces deux personnages ne travaillaient jamais ensemble. Le monsieur qui parlait était un brillant soliste. Il tenait à dire des choses sincères et définitives. Mais il était tout à fait nul comme accompagnateur et ne savait pas plaquer des accords sans prétention sur des sujets inopinés.
Étendu sur un divan de reps, Daniel regardait aller et venir dans la chambre une personne assez corpulente, que, sans l’extrême simplicité de son costume, on eût prise pour une diligente femme de ménage, tant elle mettait de sûreté et de promptitude à remuer des brocs et des seaux. « Ce n’est pas tout ça, pensait le jeune homme. Il va falloir retourner demain à Bernainvilliers. Voilà deux jours que je ne suis pas allé au magasin de papa. Et comment vais-je décider mes parents à aller louer là-bas ? »