Il était, lui aussi, bien heureux. Il aurait voulu l’embrasser, la serrer très longtemps dans ses bras. Ils arrivèrent devant la maison de la route de Beauvais. Louise Loison, toujours avisée, jeta un regard dégoûté sur le rez-de-chaussée et dit à Daniel : « Je vais toujours voir les chambres du haut avec Mme Beau. Je vous appellerai, si ça en vaut la peine. »
Il resta donc seul avec Berthe dans le salon à moitié obscur. Il s’approcha d’elle et lui prit la main, sa main nue qui tremblait un peu. Berthe le regarda, les lèvres entr’ouvertes et sans haleine. La pendule de marbre et de cuivre vibra, sous son globe, de cinq petits coups glacés. Berthe avait les yeux défaillants, les lèvres tendres et douloureuses. L’amour qu’il avait pour elle, l’amour qu’elle avait pour lui, se cherchèrent et se joignirent enfin sur leurs bouches unies.
Ce baiser, enivrant pendant plusieurs secondes, dura très longtemps. Berthe s’abandonnait, comme épuisée, et Daniel, par politesse, ne voulait pas s’en aller le premier. Il prit enfin le prétexte d’un léger bruit à l’étage au-dessus pour relever la tête.
Quand ils furent de nouveau sur la route, ils quittèrent Mme Beau. On lui promit une prompte réponse pour le chalet Pilou. Puis, ils rentrèrent chez Mme Voraud, à qui Daniel présenta les compliments de sa mère.
« C’est bientôt l’heure de mon train, dit Daniel à Berthe, comme ils se promenaient dans une allée. — Mais vous restez dîner, dit-elle impérieusement. — Madame votre mère ne m’a rien dit. — Moi, je vous le dis, répondit-elle. Attendez. »
Elle s’en alla près de sa mère et se mit à causer à voix basse avec elle. Daniel était très gêné, parce que les négociations se prolongeaient, et qu’il y avait probablement du tirage. A la fin, Mme Voraud, tout en continuant de sourire de loin au jeune homme, fit à Berthe un petit signe d’acquiescement lassé. Berthe revint à Daniel : « Vous restez dîner. » Il s’inclina. Sa fierté n’était plus en jeu. L’amour a droit à tous les sacrifices. C’est du moins ce qui est entendu avec les dames, qui sont, en somme, les juges naturels de notre dignité.
Le dîner fut sensiblement moins somptueux que celui de la veille. Le domestique servit à table, en simple gilet de livrée. La grand’mère était en petite tenue de molleton brun. Il n’y avait qu’un poulet, des petits pois et le bœuf de la soupe. Mme Voraud s’excusa de leurs goûts grossiers. « On sert le bouilli, parce que mon mari s’en régale. » Elle n’ajouta pas que ça faisait un plat de plus.
Un plumcake de renfort, le seul entremets qu’on pût trouver dans le pays, arriva un peu tard, apporté par le groom, au moment où tout le monde allait se rattraper sur le fromage.
XIV
ON S’INSTALLE
On avait bien recommandé à Daniel, chez les Voraud, d’amener Mme Henry le plus tôt possible, pour louer. Il était bien entendu qu’elle resterait dîner. Daniel qui connaissait sa mère, affirma qu’elle ne voudrait pas rentrer trop tard à Paris. Il fut donc convenu, en tout cas, que les Henry dîneraient chez les Voraud le jour de l’emménagement.