— Je t’écrirai.
— Tu n’es qu’une brute, dit Julius en lui tendant une main molle, de te faire du mauvais sang pour une chose qui n’est pas sûre, et qui n’a, en tous cas, rien d’imminent.
Daniel s’en alla, n’importe où. Il s’arrêtait de temps en temps devant des magasins vagues, à des étalages de mercerie que personne ne regardait jamais ; si bien qu’une vieille dame en noir se détacha du fond sombre de sa boutique, et vint à la porte, l’air étonné et soupçonneux.
Il se dit qu’il ferait peut-être bien d’aller voir M. Voraud et d’avoir un entretien avec lui. Et tout en sachant parfaitement qu’il n’aurait jamais cette audace, il se dirigea néanmoins du côté du boulevard Haussmann. Il passa devant les bureaux de la banque Voraud, et considéra ses dix belles fenêtres, qui pouvaient être aussi bien les fenêtres d’un banquier solide que celles d’un spéculateur trop audacieux.
Daniel se vit réduit à souhaiter un coup de fortune subit qui ferait de lui le sauveur de M. Voraud et rétablirait la situation. Peu rassuré là-dessus, car les données lui manquaient, même pour n’y édifier que des songes, il se dirigea vers le magasin de M. Henry, sans but précis, pour voir son père, et dans l’espérance d’une aide du hasard.
En embrassant son père, il prit une mine des plus soucieuses, pour essayer vaguement de lui faire deviner quelque chose.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Rien. Très mal à la tête. Je rentre à la campagne.
Il reprit le chemin de la gare du Nord.
Ah ! ce n’était plus le premier voyage vers Bernainvilliers, le voyage charmant et plein d’espérance, où il ne doutait que de son bonheur, où il regardait comme une belle chimère la possibilité d’être aimé de Berthe et d’être agréé par M. Voraud. Il avait pris, précisément, le train de quatre heures et se souvint que Berthe lui avait dit la veille qu’elle serait à la gare à l’arrivée de ce train-là. Il l’aperçut à la barrière, très jolie dans sa robe claire, dans la robe claire qu’elle avait déjà le jour où il était venu pour la première fois. Encore la même robe, pensa-t-il malgré lui. Il s’en voulut d’avoir pensé cela. La locomotive avait entraîné le train jusqu’à la pompe, assez loin de la sortie des voyageurs. Et, tout en revenant vers la barrière, Daniel se disait que ses remarques étaient absurdes, que M. Voraud dépensait assez d’argent et menait assez grand train pour payer à sa fille autant de robes qu’elle voulait, et que d’ailleurs Berthe en avait plusieurs autres, qu’il lui avait vues d’autres jours. Mais quand il fut près d’elle il ne put s’empêcher de regarder cette robe et de s’apercevoir qu’aux coudes l’étoffe était un peu fatiguée. Et il vit que le chapeau de paille, où s’enfonçait une grande épingle, était piqué, du côté où sortait l’épingle, de petits trous trop nombreux. Il s’en voulut encore d’avoir remarqué cela et fut pris brusquement d’un grand élan d’amour et de pitié, comme si sa fiancée avait été très misérable. Il était à un âge où l’on aime mieux changer carrément d’idéal que d’avoir un idéal diminué. Il s’exagéra avec délices la détresse de cette jolie personne, et serra tendrement le bras mince de Berthe contre le sien. C’était une nouvelle occasion de s’exalter. Il en profita. Il se vit sauvant héroïquement de la ruine, celle à qui il avait donné son cœur.