— Je ne discute pas. J’aime cette jeune fille. Ce n’est pas à cause de sa fortune que j’ai voulu l’épouser.

— Il ne s’agit pas de sa fortune, dit M. Henry. J’aimerais mieux cent fois que ce soit une fille pauvre, qui aurait toujours été pauvre. Quoique vraiment ce n’est pas tout à fait ça que j’avais rêvé pour toi. Mais ce n’est pas la même chose d’épouser une fille sans fortune que d’épouser la fille d’un homme comme M. Voraud, qui peut se trouver ruiné d’un instant à l’autre, et qui peut te ruiner avec lui… sans compter qu’elle a été élevée avec des goûts dispendieux, habituée au luxe et à la toilette… Même quand je croyais que M. Voraud avait une grosse fortune, je t’avoue que cette éducation-là me déplaisait un peu.

Daniel ne répondait toujours rien. Il alla gravement embrasser sa mère, et se dirigea vers la porte.

— Je sais bien, dit M. Henry, que ce que je dis ou rien, c’est la même chose. Tu es bien pris… Ah ! ils savaient ce qu’ils faisaient, quand ils t’attiraient chez eux tout l’été.

Cette imputation suffoqua Daniel et lui donna la dose d’irritation suffisante pour opérer une sortie énergique. Il était bien certain que son père se trompait, et que les Voraud n’avaient eu aucune arrière-pensée en le laissant venir chez eux. L’attitude de Mme Voraud en était la preuve. D’ailleurs, l’hypothèse d’un tel complot, eût-elle été vraisemblable, était insoutenable pour son amour-propre. Il ne s’y arrêta pas. Cette parole de M. Henry eut simplement pour effet de diminuer la confiance qu’il avait dans ses parents, qui s’étaient mis aussi manifestement dans l’erreur.

Il prit, pour aller chez M. Voraud, un petit chemin à travers champs. Il n’y passait jamais à la nuit tombée. Mais, ce jour-là, une attaque nocturne lui aurait, pensait-il, fait plaisir. Il brandissait sa canne avec vigueur. Il n’y avait, d’ailleurs, pas d’exemple qu’une attaque nocturne se fût produite dans ce pays des plus tranquilles.

Il entra chez les Voraud, qui prenaient le café dans la salle à manger vitrée. Il poussa la porte avec assurance, ne tremblant plus, comme jadis, à l’idée d’être un intrus. Il serra fortement les mains de Mme Voraud, avec la rudesse et la supériorité d’un bienfaiteur.

Louise Loison, Berthe et lui firent un petit tour dans le jardin. Parfois le souvenir de ses parents, qu’il avait quittés si brusquement, lui revenait à l’esprit. Alors il prenait Berthe dans ses bras, et l’étreignait ardemment. Fallait-il qu’il l’aimât assez, pour se brouiller ainsi avec sa famille !… Il se demandait avec angoisse s’il l’aimait véritablement… Il l’embrassait plus ardemment encore. Et il se disait que même s’il ne l’eût pas autant aimée, il lui eût été impossible, de par des lois inéluctables de délicatesse, de rompre avec Berthe pour une question d’argent.

XXII
UNE DÉMARCHE

C’était vraiment très grave d’avoir osé tenir tête à ses parents ! En rentrant au chalet Pilou, vers onze heure du soir, Daniel pensait trouver tout le monde encore sur pied, en désarroi, et attendant l’enfant prodigue pour une explication plus complète. Il ralentit le pas, malgré lui, quand, du tournant de la route, il aperçut le deuxième bec de gaz, qui marquait dans la nuit la place du chalet Pilou.