Mais, en arrivant devant la grille, il vit que la maison était sombre. Ainsi, ils s’étaient tous couchés ! Aucune lumière ne survivait aux fenêtres, qui révélât une veille anxieuse. Il se demanda un instant si sa rébellion avait toute l’importance qu’il avait supposée. Il n’était pas exactement fixé sur la gravité de ses actes. Qu’est-ce qui est une faute ? Qu’est-ce qui n’est qu’une simple incartade, que les parents répriment pour la forme tout en en souriant entre eux et en se disant : C’est de son âge ! Il se rappela une petite intrigue qu’il avait eue avec une bonne, à l’âge de quinze ans.

C’était une petite brune, frisée sur le front, et qui avait dû aller assez longtemps à l’école, car elle écrivait les dépenses sans faute d’orthographe et d’une écriture penchée. Un soir, sans qu’on pût savoir comment ça lui avait pris, elle avait embrassé Daniel sur la joue, rapidement, et s’était sauvée. Le jeune garçon, un peu étonné, lui avait rendu ce baiser, huit jours après. Et depuis, il l’avait embrassée sur la joue, dans le cou, de temps en temps.

Cette aventure, pendant les six mois qu’elle dura, l’avait beaucoup tourmenté. Dès qu’on parlait de la bonne à table, pour les détails de service les plus insignifiants, Daniel devenait tout rouge, et le nez dans son assiette, ressemblait subitement à un myope qui mange dans un restaurant douteux.

Et voilà que deux mois après le départ de la bonne, l’oncle Émile avait dit, en examinant la remplaçante : Tu aimais mieux la petite brunette, n’est-ce pas, Daniel ? Daniel en avait ressenti un coup au cœur. Puis il s’était aperçu que son oncle n’avait dit cela que pour rire un peu ; il avait alors amèrement regretté de n’être pas allé plus avant dans ses affaires avec la petite bonne, puisque autour de lui on parlait de la chose avec une tolérance aussi légère.

Mais ces précédents ne le rassuraient jamais, car chaque aventure nouvelle lui paraissait excéder les bornes de l’indulgence paternelle. Et, cette fois-ci, cette opposition déterminée aux volontés de ses parents était d’une gravité vraiment exceptionnelle.

Cependant, le lendemain, le fils rebelle crut bon d’aller embrasser, pour ne pas se poser en ennemi, sa mère, son père, sa tante et son oncle Émile, dont la moustache, le matin, sentait toujours un peu le café. C’est ainsi qu’il les embrassait matin et soir, et chaque fois qu’il les rencontrait sur son chemin. Au déjeuner ni au dîner, on ne fit aucune allusion et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Après le repas, Daniel montait dans sa chambre ou passait dans une autre pièce. Il était bien entendu qu’il allait chez les Voraud, mais il ne voulait pas effectuer de sortie directe.

Pendant huit jours, ses parents continuèrent à ne rien dire. Parfois M. Henry descendait du train avec M. Voraud. Ils causaient poliment de toutes sortes de choses ; mais évidemment il n’était pas question du mariage. D’ailleurs, avant ces dernières histoires ils n’en parlaient pas davantage, puisque ce mariage ne devait se faire qu’un an plus tard et qu’on avait dit plusieurs fois qu’on avait bien le temps d’en parler.

Les Henry, qui passaient généralement deux ou trois soirées par semaine au chalet Voraud, ne s’y rendirent pas pendant ces huit jours-là. La tante Amélie était de retour, et sa santé chancelante était une excuse permanente et vraiment très commode à toutes les défections. Il y a des familles où l’on semble entretenir soigneusement des parents malades pour refuser les invitations à dîner.

Mais ce qui sembla plus grave à Daniel, c’est que ses parents n’invitèrent pas les Voraud. Il paraissait naturel qu’un dîner de famille fût organisé pour présenter à l’oncle et à la tante leur future nièce. Daniel, inquiet, se figura que les Voraud avaient remarqué cette abstention. Il épia certains signes de gêne et de rancune. Il lui suffisait d’être à l’affût de ces marques de froideur pour en trouver toujours. Il en arriva très rapidement à juger que la situation était insoutenable.

Un soir, il rentra chez lui fort surexcité. Dans son insomnie, il vit toute la famille Voraud gravement affectée par l’attitude de M. et Mme Henry. Il prit une résolution, pour s’endormir. Il décida qu’il irait parler à M. Voraud. Ah ! se disait-il avec impatience, je voudrais être à demain. Pourvu que demain ne soit pas trop tard !