Il était, d’autre part, obsédé par la crainte de ne pas paraître assez passionné en ne sollicitant pas une faveur qu’on était peut-être disposé à lui accorder.
Ce jour-là du moins, il se sentait couvert par la présence de Mme Voraud, qui interdisait toutes les audaces. On l’entendit qui appelait : Berthe ! Berthe ! depuis la salle à manger.
Berthe cria : Me voici ! Elle ramassa quelques rubans et alla retrouver sa mère, non sans avoir confié une dernière fois ses lèvres à son fiancé, pour un baiser ardent et rapide, comme il les aimait.
Daniel ne rentra pas tout de suite dans la salle à manger ; il s’était vu très rouge dans une glace, avec des yeux brillants. Mais il ne pouvait pas s’éterniser dans la lingerie ; il revint auprès de Mme Voraud, en appuyant sa main sur son front et en répétant : Je ne sais pas ce que j’ai, j’ai le sang à la tête.
Il quitta d’ailleurs bientôt ces dames pour rentrer à la maison. Il avait hâte d’être seul et de pouvoir songer à Berthe. Il s’étendit sur son lit, ferma les yeux, et couvrit son oreiller de baisers frénétiques.
Il usait sa passion dans ces crises violentes. Cette fois encore, il en sortit écœuré, et l’image de Berthe lui apparut, toute dénuée maintenant de son charme.
Il se disait : Est-ce que je serai vraiment ainsi quand elle sera ma femme ? Est-ce que tout à coup je ne lui voudrai plus rien, je n’aurai plus rien à lui dire ? Son visage sera-t-il, comme maintenant, d’une insoutenable fadeur ? J’ai peut-être tort d’engager ma vie. Je crois que je ne l’aime pas.
On frappa à la porte de sa chambre.
— Monsieur votre papa vous attend, dit la cuisinière. Il veut vous parler.
Son père était en train de nouer à son cou la cordelière d’une chemise en satinette, à pois bleus. Mme Henry l’écoutait assise sur un fauteuil. Daniel, maussade, la bouche sèche, s’arrêta à l’entrée de la chambre.