Mais la perfide Mme Voraud, qui lui avait à peine parlé jusque-là, choisissait toujours le moment où il allait rejoindre Berthe pour s’intéresser à lui et lui poser des questions auxquelles il était obligé de répondre. Il dit brièvement que sa tante allait très bien, pour éviter le dangereux sujet de ses maladies, qui eût nécessité d’interminables détails.

Comme il était tout près de la porte, Mme Voraud l’arrêta encore et lui demanda si ses parents comptaient rester tout le mois à la campagne.

Il répondit : « Ça dépendra du temps, » et feignit de remarquer brusquement un tableau dans le salon, en s’écriant : « Tiens ! je n’avais jamais vu ce paysage-là ! » Mme Voraud sembla quitter innocemment son ouvrage, le posa sur une table, et passa, elle aussi, dans le salon pour admirer le tableau en question.

Daniel était déjà auprès de Berthe, qui paraissait très affairée à remuer de vieux coupons d’étoffe dans le bas d’une armoire normande. Mme Voraud entra à son tour dans la lingerie ; on garda autour de la gêneuse un silence obstiné. Daniel, le front contre la fenêtre, tapotait les carreaux. Enfin, la mère de Berthe, n’osant tout de même pousser plus loin les hostilités, se retira, en disant à sa fille : « Viens plutôt dans la salle à manger. Tu commences toujours un ouvrage, et tu ne le finis pas. »

Daniel s’approcha de Berthe, qui lui tendit ses lèvres, et sembla pâmée entre ses bras. Daniel l’entraîna bien doucement du côté du mur, afin de s’y appuyer le dos. Dans ces étreintes, c’est au jeune homme qu’incombe tout naturellement le soin de maintenir l’équilibre du groupe. Il en résulte pour lui une préoccupation et un effort musculaire qui ne sont pas sans gâter son plaisir.

Il y avait déjà longtemps que ces baisers silencieux avaient remplacé, pour eux, toute espèce de conversation. Les quelques mots qu’ils échangeaient n’étaient pas des paroles ; ils disaient : « Je t’aime ! tu m’aimes ? » comme on dit : « Allô ! allô ! »

Depuis quelques jours, son amour pour Berthe s’était modifié. Pendant longtemps il n’avait pas considéré sa fiancée comme une femme. Et voilà, qu’une nuit, dans un songe, il l’avait serrée dans ses bras, presque nue. Ceci se passait d’ailleurs en pleine salle à manger des Voraud, en présence de toute la famille, et d’un ancien professeur de quatrième de Daniel, spectateur imprévu de cette aventure. Depuis cette nuit-là, Daniel avait regardé Berthe avec d’autres regards. La pensée qu’elle était faite comme une autre femme l’affolait. Il l’aimait d’une sorte d’amour incestueux.

C’était comme une profanation de son amour ancien ; il souhaitait maintenant d’être son amant, avec plus d’impatience et un peu d’effroi. Avant que son amour eût cet aspect nouveau, il avait souvent pensé qu’il irait bien quelque jour jusqu’à la possession complète. Mais il n’en percevait pas les détails. Cet événement s’accomplissait dans une extase vague, par une espèce de tour de passe-passe vertigineux, tel qu’on en voit dans les romans, où des amants en justaucorps ou en redingote possèdent néanmoins très rapidement les dames, comme un papillon se pose sur une fleur. Maintenant que Daniel envisageait cet acte essentiel, il était effrayé des diverses formalités qu’il nécessite.

Il avait dit à Berthe à plusieurs reprises : Je veux que vous soyez à moi. Berthe répondait : Oui, oui. Il poursuivait : Quand voulez-vous être à moi ? Bientôt ? Elle disait : Bientôt. Il l’étreignait alors avec plus d’ardeur, sans exiger une date précise ; il la traitait comme ces amis à qui l’on dit : « Votre couvert est mis chez moi. Venez dîner prochainement… prochainement… » sans fixer le jour.

Chaque fois, cependant, qu’il se rendait chez les Voraud, il espérait tout du hasard, et se disait : C’est peut-être aujourd’hui que ça va se passer. Il pensait bien ne rien provoquer, mais il imaginait que, dans une sorte d’emballement, Berthe murmurerait : Prenez-moi. Ainsi mis au pied du mur, il serait bien, croyait-il, obligé d’en profiter.