Mais Daniel n’aimait pas les grands jours. C’était pour lui l’occasion de toutes sortes d’ennuis. D’abord, il craignait que ses parents n’offrissent pas aux Voraud une réception impeccable.

Et puis les invitations n’avaient pas été faites absolument selon ses désirs. On avait bien invité Louise Loison, mais on n’avait rien dit à M. et Mme Loison, avec qui Daniel avait fait connaissance, et qui seraient certainement venus de Paris pour assister à cette fête. Daniel, la veille au soir, avait répété à Berthe, à satiété : « Alors, ça ne fait rien que l’on n’ait pas invité les parents de Louise ? Jurez-moi que ça ne fait rien. » Berthe avait répondu : « Puisque ça vous tracasse tant, il fallait les inviter. » Et Daniel s’était désespéré.

Autre préoccupation au sujet de la grand’mère de Berthe. Elle avait dit qu’elle viendrait. Mais ça n’était pas sûr. Comme elle occupait une des places d’honneur, on n’aurait pas été fâché d’avoir une réponse ferme. Il avait fallu prévoir deux combinaisons de placement des convives pour l’hypothèse où elle viendrait, et pour celle où elle ne viendrait pas.

Daniel, triomphant des résistances de ses parents, avait réussi à faire inviter son ami Julius, et s’en repentait maintenant. Julius allait certainement le faire rire à table, au moyen de certaines plaisanteries chiffrées, qui paraîtraient certainement insolentes aux deux familles.

Daniel passa une partie de la matinée à la cuisine. Il conseilla de mettre autour du filet au madère une garniture qu’il avait beaucoup remarquée chez les Voraud : des champignons et des truffes dans des petits ronds en croûtes de pâté. La cuisinière n’accueillit pas ces conseils avec une déférence parfaite.

— Alors Monsieur se figure donc qu’on ne sait rien faire ici. Si Monsieur savait que j’ai resté six mois dans un restaurant de Neuilly, où que l’on servait des fois jusqu’à deux trois repas de mariage dans la même journée. Le filet au madère avec la garniture que vous dites, il ne faudrait pas que Monsieur croie que c’est un plat bien sorcier. Mais c’est justement pour la raison que Monsieur en a mangé de ce plat chez ces messieurs dames, qu’il ne s’agit pas de leur servir la même chose aujourd’hui et qu’il vaut mieux les sanger de leur ordinaire… Et puis d’abord si Monsieur est tout le temps comme ça sur mon dos, il est bien sûr que je ne ferai rien de bon… Si je ne peux pas cuisiner à mon idée, que Monsieur prenne donc mon tablier et qu’il cuise à ma place.

Cet ultimatum décida Daniel à quitter la cuisine. L’après-midi, pour se débarrasser de lui, on l’envoya acheter des menus chez le papetier de Bernainvilliers. Ce fut une bonne demi-heure de perplexités. Il dédaigna les petits éventails en carton, estima les papillons trop banals. Son goût personnel le portait à choisir des petits bateaux, où l’énoncé des plats s’écrivait sur la grande voile. Sa mère et sa tante Amélie n’allaient-elles pas les trouver trop excentriques ? Il se décida pour des guitares qu’on lui remit en paquet. Mais à peine avait-il fait cent pas dans la rue que, saisi d’un remords, il revint échanger les guitares contre de petits chevalets.

Il alla chercher Julius à la gare, et vit avec satisfaction que son ami avait fait des frais. Il portait une redingote grise et un chapeau haut de forme en bon état. Son col montant surmontait un petit nœud de cravate, qui n’avait que le tort de laisser à découvert une partie du plastron de chemise et particulièrement une boutonnière sans bouton. Mais Daniel trouverait bien un bouton à lui prêter. Il tenait à ce qu’il fût présentable. C’était la première confrontation de son ami et de sa fiancée.

— Tu sais, dit-il à Julien, que nous avons d’excellents renseignements sur la situation de M. Voraud. Tu m’as dit des blagues. Il est très riche.

Julius ne répondit pas là-dessus. Il était probable qu’il ne tenait pas à rouvrir un débat aussi peu intéressant.