— Alors, dit-il, nous allons dîner avec la panthère de Java et la pauvre chèvre malade ?
La panthère noire, c’était l’oncle Henry ; la chèvre malade, c’était la tante Amélie.
— Écoute, dit Daniel. Tu me feras l’amitié de ne pas dire des blagues devant ces gens. Si j’ai envie de rire à table, ça sera très embêtant pour moi.
Cette recommandation était inutile. Julius, railleur impitoyable, avait devant ses victimes habituelles l’air le plus innocent. Et ce n’était pas une fausse attitude. Il ne masquait pas devant les gens, sous un aspect timide, les affûts de sa moquerie ; c’était plutôt qu’il tâchait d’oublier hors de leur présence avec des moqueries rétrospectives les gaucheries de sa timidité.
En rentrant au chalet, Daniel alla jeter un coup d’œil à la table servie et constata qu’elle avait un bon aspect. On avait sorti la belle argenterie, marquée au chiffre des Henry, ainsi que deux surtouts de table, achetés à l’hôtel Drouot. Daniel les trouva très somptueux, trop somptueux même, car leurs écussons portaient une couronne de comte, qui aurait pu difficilement être attribuée aux Henry, même si les initiales qu’elle surmontait eussent été leurs initiales.
Daniel prit sa mère à part.
— Tu as fait chercher du champagne ?
— Mais oui. Tu vois bien qu’on a mis les flûtes.
— C’est du bon champagne ? Combien coûte-t-il ?
— Il est bon… Tu n’as qu’à regarder l’étiquette.