Daniel lut sur l’étiquette les titres nobiliaires les plus pompeux. Il n’en fut pas plus rassuré, car il avait vu, chez l’épicier, du champagne à deux quatre-vingt-cinq qui portait le nom d’un duc.
— J’ai peur, dit-il, qu’il ne soit pas très bon.
— Il est excellent, que je te dis… Et puis, d’ailleurs, le champagne, c’est toujours du champagne… Tous les champagnes se valent. Pour ce qu’on en boit ! On en boit une flûte ou deux en servant la glace.
— Chez M. Voraud, dit faiblement Daniel, il y a des jours où l’on mange au champagne depuis le commencement du repas.
— Chez M. Voraud, c’est chez M. Voraud… D’ailleurs, si tu veux mon opinion, je ne trouve pas que ce soit comme il faut de prendre du champagne en mangeant.
— Tu sais, dit Daniel, que ça ne revient pas plus cher de servir le champagne en mangeant. On en boit beaucoup moins que du vin.
— Il est toujours à croire, ce garçon-là, qu’on veut faire des économies… Est-ce que je ne fais pas les choses convenablement ?
— Oui, maman, je te demande pardon, dit Daniel en l’embrassant.
Cependant, l’heure s’avançait. Ces messieurs, M. Henry et l’oncle, étaient arrivés de Paris. Ils redescendirent de leurs chambres en redingote et en souliers vernis. La tante Amélie, vêtue de faille grise, s’était installée dans le salon. Elle avait dit, à plusieurs reprises, à Mme Henry, qui surveillait les préparatifs du dîner : « Adèle, veux-tu que je t’aide ? » Adèle avait répondu : « Mais non, mais non, repose-toi ! »
Le train avait amené de Paris un frère de M. Henry, un veuf silencieux, et une cousine également veuve, deux personnages dont la vie s’affirmait si peu qu’ils paraissaient veufs l’un de l’autre. Tout le monde était assis dans le salon quand on entendit tinter la porte de la grille. C’étaient les Voraud, qu’on attendait fébrilement depuis vingt minutes. On cessa alors de regarder du côté de la porte vitrée, qui donnait sur le perron, et quand le bruit qu’elle fit en s’ouvrant permit à tout le monde de se retourner, on feignit une petite surprise. Les Voraud arrivaient seuls avec Berthe. Louise Loison avait dû retourner à Paris ce jour-là ; quant à la fragile grand’mère, son transport eût exigé un emballage spécial et de trop grandes précautions. Il y eut un moment de confusion. Puis la famille Henry se précipita sur les Voraud pour les dépouiller de leurs habits, et se disputer leurs chapeaux, leurs manteaux, leurs mantilles et leurs voilettes.