Après une trêve de quelques minutes, on annonça : « Madame est servie », et la mêlée reprit de plus belle pour s’emparer des bras des dames et pénétrer dans la salle à manger.
Une surprise attendait Daniel et les convives. Les serviettes avaient été pliées en éventail et posées sur les verres par l’oncle Émile lui-même, à l’instar des plus élégantes tables d’hôte de France.
Pendant le potage, la conversation fut nulle, et Daniel en souffrit. Placé à côté de Berthe, il avait commencé, selon l’usage, de tendres pressions de genou. Mais cet entretien secret, si charmant qu’il fût, n’apportait aucun appoint d’animation à la conversation générale. Quand on enleva les assiettes, M. Henry, au milieu du silence, demanda à M. Voraud comment avait été la Bourse. M. Voraud répondit : « Bien calme, un peu d’affaires seulement sur l’Extérieur. » Après cette courte phrase d’armes, les deux jouteurs rentrèrent dans leur camp et laissèrent l’arène libre et déserte.
L’oncle Émile ne disait rien. Se ménageait-il ? Fallait-il faire son deuil de ces brillantes ressources de causeur, que Daniel avait d’abord redoutées, et sur lesquelles il comptait maintenant pour sauver la situation. Car tout valait mieux que ce morne silence.
Enfin, en versant à boire à Mme Voraud, M. Henry renversa le sel, et chacun put parler de ses superstitions, et raconter ses histoires de treize à table. Ils étaient lancés. Daniel, rassuré de ce côté, put s’occuper exclusivement de Berthe, et de son ami Julius, qui, assis à la droite de la fiancée, ne lui avait pas encore adressé la parole. S’il disait quelques mots, c’était en s’adressant à Daniel, par-dessus Berthe, comme si la jeune fille n’eût pas existé. Il n’énonçait que des phrases insignifiantes, mais qui n’étaient pas sans le poser un peu, sans attester chez lui quelque supériorité, en consacrant l’infériorité de quelqu’un.
— A propos, disait-il à propos de rien, j’ai rencontré hier Mougard, au Casino. Quel parfait imbécile !
Daniel avait pris dans sa main la main de son amie. Jamais cette main de femme ne lui avait paru si douce à caresser qu’à ce moment, devant un jeune homme de son âge.
Il se pencha vers Berthe, et lui désignant Julius.
— Voilà mon meilleur ami. Il faut que vous l’aimiez. Lui vous aimera beaucoup.
Il se sentait plein d’affection pour eux, et les regardait avec des yeux fondants, attendris par son bonheur.