Du moment que Berthe était son amie, il lui semblait impossible qu’elle ne fût pas l’amie de Julius. Puisqu’ils l’aimaient tous les deux, pourquoi n’auraient-ils pas été d’accord ?

Il ne soupçonnait pas qu’il leur plaisait pour des raisons diverses, et qu’il y avait en lui deux Daniels différents, fabriqué l’un par Berthe, l’autre par Julius.

Il voulait plaire aux gens pour lui-même, intégralement et ne réfléchissait pas que son âme véritable était difficile à connaître et à saisir. N’en changeait-il pas constamment ? Ne choisissait-il pas, à l’usage de chaque interlocuteur, une face spéciale de lui-même, celle qu’il croyait devoir plaire ?

Il ne mentait pas, mais il avait des sincérités sur mesure, des sincérités pour dames, pour messieurs âgés et respectables, pour jeunes hommes indépendants. C’est ainsi par exemple qu’avec Julius, qui n’attachait qu’un prix médiocre à la bravoure, il dévoilait, il étalait tout ce qu’il y avait en lui de pusillanimité, alors que Berthe ne le connaissait que sous l’aspect d’un garçon pas endurant, chaud de la tête, un peu casse-cou.

Il vint s’asseoir après le dîner sur un canapé avec sa fiancée et son ami. Placé entre eux deux, il souriait d’aise, et pensait les unir, n’imaginant pas un instant que peut-être il les séparait. Il ne lui venait pas à l’idée qu’ils fussent jaloux l’un de l’autre et de la domination qu’ils exerçaient sur lui. Pourquoi ne pas se le partager à l’amiable, puisqu’il mettait tant de grâce à se laisser partager par eux. Et même s’il y avait entre eux quelque antipathie, il fallait l’oublier, pour l’aimer plus gentiment et pour qu’il fût plus heureux.

Il fut très longtemps à s’apercevoir que les gens avaient d’autres soucis sur la terre que de s’occuper de son bonheur.

XXV
ANDRÉ BARDOT

« Comme c’est venu subitement ! se répétait Daniel en rentrant au chalet Pilou, après avoir reconduit les Voraud. Du fond du passé arrivent de brusques tempêtes, qui brisent des vitres et font tomber des cheminées. Des secrets funestes, que l’on croyait morts et qu’aucune malveillance humaine n’a réveillés, se dressent tout à coup dans notre vie tranquille ! »

Après le départ de Julien qui avait disparu sans rien dire, pour prendre son train, Berthe était restée quelque temps encore chez les Henry avec sa famille. Elle et Daniel s’étaient assis au bout d’un très long salon, qui servait, l’hiver, d’atelier à Mme Pilou, et qui était encombré de coquillages, aussi abondants qu’au fond des mers et plus ornés de miniatures. Daniel avait pris la main de sa fiancée et la pressait dans ses mains. Il n’éprouvait pas à ce jeu une très grande volupté, mais cette attitude leur étant permise, il fallait bien en profiter. Autrement les parents, assis à l’autre bout du salon, ne les auraient pas trouvés assez amoureux.

— Je n’aime pas votre ami, dit Berthe.