Halo était agité d’une sorte de danse de Saint-Gui. Paul avait rarement éprouvé à cheval une impression de parfaite stabilité. Mais vraiment peu de bêtes lui donnèrent aussi fortement la sensation de n’être pas chez lui. Il était en biais sur la selle. Il avait toujours un genou qui collait, mais jamais les deux à la fois. Halo était une monture si peu agréable, que Paul craignait moins avec lui qu’avec les autres l’éventualité de la chute, car une chute, même brutale, aurait l’avantage d’être une séparation.

Hennin, qu’il chevaucha le lendemain, était un animal assez tranquille. Mais quelle sotte habitude de tenir sa tête basse, basse, comme s’il voulait brouter le sable du manège !

« Une telle position de tête empêche toute action des rênes, murmurait-il, avec sa science un peu théorique de fin cavalier… »

Encore aurait-il pu s’habituer à Hennin. Mais son détenteur titulaire, exempt de service pour un jour, le reprit dès le lendemain, et l’on désigna à Paul l’abominable Hellé.

Hellé semblait d’une largeur démesurée. C’était une maison. Elle n’était pas déplaçable, au moins à l’allure du pas. Il y avait toujours cinq longueurs entre elle et le cheval qui la précédait, et les chevaux qui la suivaient s’amassaient en paquet derrière elle. Ce qu’elle a valu d’attrapades à son cavalier !… « Voulez-vous serrer votre distance ? »

Il avait retiré en son honneur les cache-éperons de cuir qui entouraient ses éperons de bleu. Et il lui tapait dans le ventre comme dans un sac à terre. Il faudrait savoir, pour l’indiquer aux fournisseurs de la marine, de quel blindage mystérieux les flancs de Hellé étaient cuirassés. Au trot, par contre, elle allait très vite… Elle enfonçait le sol du manège avec de véritables marteaux-pilons, dont le contre-coup vous envoyait, à chaque réaction, à des altitudes vertigineuses. Et pourtant on regrettait ce trot inconfortable, aussitôt que l’officier avait commandé : « Au galop… ». Hellé devenait alors une sorte de bateau ivre, qui tanguait, roulait, et semblait vouloir renverser tout ce qui se trouvait sur son passage.

On conçoit qu’après de telles expériences il eut un certain plaisir à retrouver dans son box sa fidèle Bretagne. Un homme de l’infirmerie des chevaux venait de l’y ramener. Paul crut convenable de donner une petite tape amicale sur l’épaule de la jument grise. Elle ne parut pas s’en apercevoir. Mais il n’attendait de sa part aucune démonstration.

En selle à la porte du manège, il était tout à fait à son aise. Sa monture habituelle était faite à sa mesure, ni trop épaisse, ni trop mince. D’autre part, cette petite absence semblait les avoir rapprochés. Il y avait entre eux une entente véritable. Il savait quelles concessions il fallait lui faire, et ce qui pouvait la contrarier. Il valait mieux ne pas lui frôler les flancs avec les cache-éperons. En revanche, elle était beaucoup plus indifférente à l’action des rênes. Ainsi, appuyer la bride sur la droite de son encolure pour obtenir un mouvement vers la gauche, c’était une suggestion beaucoup trop discrète. Il fallait plutôt tirer carrément sur la rêne gauche, selon le procédé plus franc des cochers d’omnibus.

Désormais, ils connaissaient mutuellement leurs défauts. C’était l’essentiel. Tout en suivant la reprise, il s’abandonnait avec plaisir à ces constatations.

C’est à ce moment qu’il enregistra une des chutes les plus rudes de sa vie…