Enfin la sonnerie de la visite retentit, accompagnée dans tout le quartier par le fredonnement des paroles non officielles, mais consacrées par l’usage, qu’un soldat inconnu a jadis composées pour cet air guerrier. Il y est question d’un aveu pénible fait à M. le major et du traitement classique prescrit par le bienveillant et optimiste docteur.

La sonnerie de la visite fit disparaître comme par un malin enchantement toute espèce de picotement, et naître dans l’âme du « malade » une assez grande inquiétude.

Il trouva dans l’escalier qui servait d’antichambre à la salle de consultation quelques dragons en bourgeron ou en gilet de laine. Il envia certains d’entre eux à cause de leurs furoncles bien apparents ou de leur nez qui coulait d’une façon irrécusable.

Simonnel, employé à l’infirmerie, n’avait aucun grade ; mais par son allure, par son air de tranquillité, il était presque l’égal du médecin, et peut-être le supérieur de l’aide-major.

Ce matin, c’était le médecin en chef qui était venu à la visite, et ça n’était pas plus rassurant, d’autant qu’en passant devant les malades, Simonnel avait dit négligemment : « Il a mauvais poil aujourd’hui. »

Paul était plongé dans une rêverie un peu triste, et se demandait si on le laisserait emporter sa paillasse pour coucher le soir à la boîte… quand il entendit appeler son nom, qu’il ne reconnut pas tout de suite.

Le docteur était assis à sa table. Il lisait un registre avec attention, pendant que Paul lui racontait un peu confusément tout ce qu’il éprouvait depuis la veille. L’écoutait-il, le laissait-il parler pour lui faire prononcer des paroles imprudentes et mieux le confondre après ? Il lui jeta un coup d’œil rapide, ne lui tâta pas le pouls, n’examina pas sa langue, qu’il avait sortie complaisamment sans attendre d’en être prié, et dit simplement : « Exempt de service, vous reprendrez votre travail demain. » Il inscrivit lui-même sur le livre : « Courbature légère. » C’était une indisposition que Paul n’avait pas prévue. Il ignorait encore que la plupart des rhumes non contagieux prennent cette appellation.

Le malade reconnu traverse la cour avec une certaine fierté. S’il rencontre un officier qui veut descendre de cheval et qui lui enjoint de tenir sa bête par la bride, il rend avec une complaisance digne ce service qui n’est pas forcé. Puis il monte l’escalier, en prenant son temps, et va s’étendre sur son lit en toute tranquillité, tel un prince oriental sur un divan. Et c’est un grand plaisir de suivre, de cette couche d’indolence, les différentes phases du tableau du travail de la journée, la rentrée des classes à pied, le changement de costume de ceux qui vont au pansage, et plus tard d’entendre ce cri si sympathique : « En bas pour les classes à cheval ! »

Puis ce sont des heures de solitude reposante à peine troublées par quelques visites : l’ordonnance du lieutenant qui vient nettoyer la bride de son patron, un cuisinier qui s’attable pour écrire une lettre chez lui et qui a parfois recours à vos conseils. Parfois on est visité par d’autres malades.

Ce ne sont pas des contagieux, bien entendu… Ce jour-là, il vit arriver Lému, un grand garçon mince, bon cavalier, bon soldat, mais qui était pris de temps en temps d’un besoin de se reposer irrésistible. Il avait déjà deux ans et demi de présence au corps et il la connaissait…