Tous les hommes défilèrent devant le docteur, à l’infirmerie. Or les dernières séances de trot sans étriers avaient légèrement éprouvé le jeune Paul, en lui endommageant une cuisse, si bien qu’il fut classé parmi les cavaliers incapables de faire la route, et qu’on lui octroya une permission de dix jours avec l’ordre de rejoindre individuellement la nouvelle garnison.
Cette permission, qu’il n’avait pas sollicitée, ni même espérée, était un pur cadeau du sort. Mais la plupart de ses camarades s’imaginèrent, ou feignirent de croire qu’il l’avait due à son astuce. Après avoir protesté, il finit par se rendre compte que jamais il ne les persuaderait et qu’il valait mieux avoir l’air d’avoir roulé le major. Il ne fut pas long à en concevoir un certain orgueil.
Ainsi il allait passer dix jours dans sa famille, coucher dans un lit large, manger avec une serviette ! Il se lèverait à onze heures. Puis il irait vêtu de son manteau de cavalerie, qui lui donnait des épaules énormes, faire un petit tour au Bois, où toutes les femmes de Paris n’attendaient que sa venue…
Une partie de ce programme, celle qui concernait la serviette de table et le lit familial devait se réaliser. Tout cela, en effet, était organisé d’avance. Mais, pour le reste, n’avait-il pas eu tort, comme beaucoup de jeunes hommes, de s’en remettre uniquement à l’entremise du Destin ?
V
EN PERMISSION
Paul avait un peu plus de dix-neuf ans, quand il avait quitté Paris à l’automne précédent. Il lui semblait que c’était un tout autre personnage qui y revenait quatre mois après.
Ce dragon au coffre élargi par une vie de fatigues athlétiques (et aussi par les épaulettes et le manteau), ce cavalier émancipé ne devait plus se contenter des voluptés faciles et peu glorieuses qu’avaient procurées au frêle adolescent de jadis les dames de certains promenoirs.
Il allait certainement trouver à Paris une maîtresse magnifique. Mais qui cela et où cela ? Le moment, dans le train, n’était pas encore venu de se le demander. A peine aurait-il mis le pied sur le quai de la gare Saint-Lazare que sa vie de garçon allait se transformer d’une façon miraculeuse.
Le miracle lui était toujours dû. Il savait obscurément qu’il y a deux sortes de conquêtes : les faciles, qui ne parent pas assez la vie d’un jeune homme ; les difficiles, qui exigent de la patience et un délai supérieur à une permission de dix jours. Celles-là non plus ne sont pas suffisamment brillantes, car elles ne résultent pas d’un coup de foudre.