Aux classes à pied, la conversation reprit de plus belle, d’autant que quelques-uns avaient vu le chef ou le maréchal des logis de semaine qui leur avaient affirmé que c’était bien au rapport. Mais on n’en était pas sûr tout de même. L’officier instructeur n’ayant fait qu’une brève apparition, les maréchaux des logis s’étaient réunis, en son absence, au milieu de la cour, ni plus ni moins qu’un groupe d’officiers. Les brigadiers, à la sourde suggestion des hommes, ordonnaient des repos fréquents, se contentant de déplacer, de temps en temps, leurs pelotons. « Garde à vous… Cavaliers en avant ! Marche !… Une, deux, une, deux… » On faisait cinquante pas… « Cavaliers !… Halte… Repos… »

A trois heures moins le quart, on s’était mis en tenue de pansage. On avait quitté ses bottes pour rentrer dans des sabots confortables. Les trompettes sonnaient le demi-appel, dont l’air classique était souligné par un parolier anonyme d’une révélation bien indiscrète sur telle particularité intime de la cantinière.

Puis on se retrouvait dans la grande cour. On s’alignait sur deux rangs, en se faisant des politesses, bon nombre de cavaliers modestes estimant que leurs galoches étaient un peu trop ternes pour la rangée d’avant.

Après l’appel, le deuxième rang serrait sur le premier. On formait le cercle. Les cavaliers, d’ordinaire, leurs musettes nonchalantes à la main, venaient entendre la décision, et apprenaient sans enthousiasme que la jument Balancelle figurerait désormais sur les contrôles du 5e escadron, ou que le maréchal passerait une revue de fers devant les écuries du 3e.

Ce jour-là, le cercle se forma très vite. Le brigadier de semaine, d’une voix soutenue, mais avec une diction bien imparfaite, apprit aux cavaliers que le régiment quitterait décidément le quartier, un jour désigné de la semaine suivante. Il gagnerait en huit étapes sa garnison nouvelle. Les hommes feraient la route avec leurs effets no 3. Les effets neufs seraient versés au magasin.

Les groupes n’attendirent pas d’arriver aux écuries pour se livrer à des commentaires sans nombre. Les bleus interrogeaient les anciens, pour savoir s’il fallait ou non se réjouir.

Mais il était difficile de se faire une conviction. « Tu parles que c’est franc, disaient les uns. On verra du pays. » Mais les autres : « Huit étapes, en cette saison, avec du verglas ! On sera le plus souvent à pied. Et tu sais, tenir ton cheval par la figure pendant des vingt kilomètres, tu me diras ce que t’en penses ! Et s’i se couronne, ton canasson, tu n’y couperas pas de quinze jours… — De boîte ? — Non, mon gas, de grosse malle ! »

Il y a eu, de tout temps, des bourreurs de crâne. Mais s’ils espéraient effrayer Paul en lui disant qu’on monterait rarement à cheval !

Y monterait-on si rarement que cela ? Le temps avait l’air de se remettre au beau. Le brigadier-trompette allait lui reprendre Bretagne pour la route ; à quelle monture inconnue allait-on confier sa vie ? Il n’était pas tranquille et il ne savourait pas les bonnes journées de fainéantise que leur valait ce prochain départ. Pas de classes à cheval. Les chevaux passaient des revues, ou bien les selles et les harnais étaient à la sellerie.

Une visite du médecin major le rassura par une solution imprévue.