IX
REÎTRES

Les quelques mois qui suivirent l’arrivée dans la nouvelle garnison s’écoulèrent sans nécessité aucune, parce que le temps est forcé de passer et parce qu’il est d’usage que chaque mois ait son compte de jours réglementaire. Mais, vraiment, cette succession de semaines inutiles n’avait d’intérêt que pour le cantinier, qui inscrivait chaque soir au compte de Paul deux repas et un certain nombre de petits verres de fine et de kummel, qu’il n’était pas seul à boire.

Le dimanche apportait à cette existence vide un peu d’agrément, et ce fut depuis le jour où Paul s’était aperçu qu’il n’était pas obligé de sortir en ville, et qu’il était infiniment plus confortable de passer la journée au quartier, à « faire des heures » sur son lit, à déjeuner et à dîner à la cantine en prenant son temps, et à se promener le reste de la journée dans la cour, vêtu d’un bourgeron propre, mais soyeux à force d’être usé, comme du bon vieux linge de famille, et aussi d’un pantalon de toile d’une magnifique ampleur, le tout lui donnant l’air d’un personnage de la comédie italienne, sacqué du théâtre pour fainéantise exagérée.

Donc, ces escouades de semaines monotones, conduites par des dimanches un peu plus reluisants, défilèrent jusqu’au milieu de l’été. A ce moment, il fut question de grandes manœuvres. Une vie de hasard et d’aventures allait commencer. Reître paisible, il allait, chevauchant sa jument Bretagne, parcourir les plaines de l’Artois. Dans ses rêves, une perspective de beuveries dans les auberges s’accompagnait de visions assez indistinctes, où il jouait, auprès d’accortes filles de ferme, un rôle encore vague, mais à coup sûr galant et avantageux.

Dans ces expéditions lointaines, il ne serait plus accompagné de son brosseur fidèle, le cuisinier Burel, qui coupait aux manœuvres, ayant été affecté au 5e escadron. Burel le passa en consigne à Pisonnel, l’ordonnance du lieutenant. Pisonnel était de taille à s’occuper de trois fourbis, le sien, celui de Paul, et celui de son officier.

Le matin du départ, une grande transformation s’était produite dans l’aspect extérieur de Pisonnel. On l’avait toujours vu arriver au quartier en civelot, avec une jolie casquette cirée et un gilet gris-clair, moins neuf, mais plus soigné que lorsqu’il faisait partie de la garde-robe de lieutenant. Maintenant, il était comme les autres en casque et en tunique. Il ne montait plus en selle anglaise avec de fins étriers, mais sur la large selle réglementaire, ornée du manteau roulé sur le troussequin, et munie de quoi boire, coudre, écrire et fumer dans les poches à fers.

Au bout d’un instant, cependant, on reconnaissait le blond Pisonnel à ses longues moustaches de casse-cœurs.

On parcourait les quatre ou cinq lieues de chaque étape en deux files indiennes parallèles sur les bas côtés de la route, le plus souvent au pas, ce qui était loin de constituer pour Paul une allure de repos, car, d’avoir fait partie de la fanfare, Bretagne avait gardé de discrètes petites habitudes chorégraphiques, un trottinement mou, trop peu cadencé pour permettre à son cavalier de s’élever à l’anglaise.

On arrivait d’ordinaire à l’étape entre dix heures et midi. La plupart des camarades cherchaient des lits, que l’on se disputait. L’horreur de Paul pour la combativité le faisait se résigner à coucher sur la paille. Dès qu’il avait installé Bretagne en quarantaine, dans un coin de cour où elle n’avait aucun autre cheval à proximité de ses sabots irritables, il ne lui restait plus qu’à errer martialement dans le cantonnement en bras de chemise, coiffé d’un calot d’écurie, cependant que la plupart des dragons se hâtaient de nettoyer les mors de brides, pour ne pas risquer, en attendant trop, de ne plus les « ravoir ». Ils semblaient, en frottant entre leurs paumes l’acier des gourmettes, des musiciens primitifs et guerriers.

Paul et Pisonnel faisaient popote avec deux autres cavaliers. Paul était chargé de procurer au groupe les œufs et le lard qui permettaient à Pisonnel de confectionner une de ces omelettes à l’as que tous admiraient, un peu de confiance. Les trois premiers jours du voyage, ils retrouvèrent à chaque étape un charmant petit ruisseau qui avait suivi leur régiment. Ils passaient l’après-midi dans la verdure des rives. L’industrieux Pisonnel avait dégotté tout ce qu’il fallait pour pêcher. Il s’installait chaque jour pendant des heures avec sa ligne et ses asticots, et le repas du soir se fût augmenté d’un supplément de choix, si ce ruisselet exquis n’avait manqué de toute espèce de poissons.