Après quatre jours de marche, ils arrivèrent dans un village où ils devaient séjourner huit jours, pour exécuter avec les hussards de la ville voisine des manœuvres de brigade.
Cette fois, il fallut tout de même se préoccuper d’une bonne installation, et Pisonnel comprit que c’était à lui à prendre l’affaire en mains. Il trouva un chopin extraordinaire dans une petite maison qu’un petit monticule avait dérobée aux recherches pourtant fouineuses des fourriers, puis des officiers, puis des volontaires.
Les personnes qui habitaient là étaient une demoiselle et sa servante.
La demoiselle, qui portait un binocle très sévère, était peut-être moins âgée que le commandant, mais elle dépassait d’une demi-tête les plus hauts cavaliers des escadrons. Elle avait des traits froids, mais bien réguliers, et son visage eût été assez beau s’il eût été à une échelle plus réduite.
La servante plaisait mieux à Paul, comme âge et comme dimensions. Elle avait des cheveux blonds, abondants et fins, et lui parut bien corsetée.
Pisonnel, en conduisant Paul chez ces deux personnes, avait prétendu audacieusement qu’« il y avait quelque chose à faire ». Paul eut quelques doutes, en ce qui concernait la patronne.
— Tu verras ça, répondit Pisonnel. C’est à toi qu’elle revient. Moi, je prends la bonne, puisque je suis ton ordonnance.
Paul se serait servi lui-même plus modestement. Mais il ne voulut pas contrecarrer Pisonnel.
En choisissant pour lui la petite servante blonde et en passant à Paul en consigne la majestueuse demoiselle, Pisonnel avait sans doute dévolu à son compagnon la tâche la plus honorifique, mais certainement la plus difficile. Rien n’était moins souriant que le visage de Mlle Léglentier. On ne peut pas dire qu’elle ne souriait jamais. Elle ne souriait que par civilité, et strictement pendant le temps qu’on lui adressait la parole. Puis, brusquement, elle se solidifiait et devenait aussi imposante que la fameuse statue de Bartholdi : La Liberté éclairant le monde…
… Le matin, les cavaliers se levaient de bonne heure. Puis ils allaient dans la campagne se livrer à des exercices compliqués, où la tâche des dragons de 2e classe était très simplifiée. Bretagne se conduisait convenablement : elle était comme son cavalier, elle suivait les autres et ne cherchait pas à comprendre. Il n’y avait guère qu’au moment de la charge qu’elle donnait à Paul du désagrément, continuant à galoper à pleine allure après qu’on eût crié : Halte ! portant, de ce fait, son cavalier en avant de l’escadron et le faisant passer capitaine commandant sans qu’il se fût attardé dans les grades intermédiaires. L’ennui, c’était qu’aussitôt qu’elle s’était aperçue de son erreur, elle s’arrêtait d’une façon foudroyante, au risque d’envoyer Paul par-dessus l’encolure. C’était ensuite toute une affaire pour se ramener, elle et lui, à leur place, étant donnés les procédés brutaux dont elle usait avec ses camarades du peloton.