La manœuvre du matin les menait jusqu’à une heure ou deux de relevée. On déjeunait en route, pendant la grande halte. On rentrait au cantonnement dans l’après-midi. Le temps d’installer les chevaux, de les faire boire et manger, de se nettoyer un peu et de nettoyer le fourbi, de faire une petite promenade au bord de l’eau, il était l’heure d’aller dîner.
Ils dînaient tous les quatre, Mlle Léglentier, sa servante Eugénie, Pisonnel et Paul. Les affaires de ce dernier n’avançaient pas avec Mlle Léglentier, si Pisonnel paraissait au mieux avec Eugénie. Pendant la promenade quotidienne, Pisonnel donnait à Paul force indications pour entrer en matière et brusquer les choses…
— On est à table, t’es assis à côté d’elle, fais-y du genou…
Et, pendant le dîner, il invitait Paul à suivre ses conseils par des regards énergiques et des signes de tête…
— Pourquoi que tu y as pas fait du genou ? lui disait-il en sortant de table.
— Je lui en ai fait un peu…
— C’est pas vrai !
— … Mais si, mais si…
Quelquefois, Paul se débarrassait des objurgations impérieuses de Pisonnel en prenant un air entendu et en affirmant qu’il savait comment traiter les femmes de ce genre, qu’il importe de ménager et de ne pas conduire à la hussarde.
A force de traiter ce sujet avec l’obsédant Pisonnel, il finissait par croire qu’il était déjà engagé dans un flirt sérieux avec Mlle Léglentier, bien qu’aucun mot ni aucun geste, ni même aucun regard, n’eussent pu faire croire à cette demoiselle qu’il était le moins du monde occupé d’elle. Mais pendant les longues manœuvres, il pensait à elle, il rêvait à des entretiens tendres, et le visage de la dame s’adoucissait, perdait de sa rigidité sculpturale. Il la voyait aussi plus souple de mouvements et même moins démesurée de taille.