Il revenait de la manœuvre très décidé à parler. Il savait qu’il la trouverait en train de travailler à sa tapisserie, dans sa salle à manger, auprès de sa fenêtre… Mais c’était une tout autre personne que celle qui lui avait tenu compagnie pendant ses rêves de l’avant-midi. Il remarquait quelque détail qui lui avait échappé : la peau était légèrement huileuse, et les regards manquaient vraiment trop d’expression. Pour continuer à aimer Mlle Léglentier, il fallait la voir le moins possible.

Mais le despotique Pisonnel ne le laissait pas tranquille. Un matin, au moment où l’on parlait à cheval, il le prit à part et lui annonça qu’il avait préparé pour lui, pour le soir même, tout un plan de campagne… Ah ! que cet homme était fatigant !

Paul couchait au premier étage de la maison Léglentier, dans une très vaste chambre pleine de photographies : adjudants, gardes forestiers, civils en redingote, qui le regardaient avec un air sévère et visiblement se refusaient à l’admettre dans leur cercle de famille.

Cette chambre donnait sur un palier où s’ouvrait également la chambre peut-être virginale de Mlle Léglentier. Mais l’astucieux Pisonnel avait remarqué que les deux pièces, par d’autres portes, s’ouvraient l’une et l’autre sur un cabinet de débarras. Il avait donc décidé qu’à dix heures du soir, quand tout le monde serait remonté dans les chambres, lui au deuxième avec Eugénie, et Paul au premier, le « flirt » de Mlle Léglentier attendrait un quart d’heure, le temps de surprendre la dame au milieu de sa toilette de nuit. Paul traverserait alors le cabinet à pas de loup ; puis il ouvrirait sans crier gare la porte de la patronne…

— Et après ?

— Elle s’épatera. Tu profiteras de ce qu’elle est épatée. Elle sera déshabillée ; tu t’approcheras d’elle et puis tu l’embrasseras.

— Si elle rouspète ?

— Eh bien ! si elle rouspète, tu y demanderas pardon, tu y diras que tu ne pouvais plus y tenir… Et puis tu recommenceras à l’embrasser…

Paul fut très préoccupé, pendant toute la manœuvre du matin, à l’idée de ce qu’il était obligé d’entreprendre. Le plan de Pisonnel était fort simple. Vis-à-vis de l’ordonnance et de lui-même, le jeune don Juan n’avait aucune excuse pour ne pas l’exécuter.

Pendant le dîner il ne dit pas un mot. Il était comme un patient qui, dans le salon du dentiste, attend avec un sourd stoïcisme le moment d’une opération à laquelle il veut bien consentir, mais à condition que personne ne lui en parle…