Pisonnel et Eugénie étaient montés au deuxième étage.
Mlle Léglentier avait gagné sa chambre et Paul la sienne. Selon les prescriptions de Pisonnel, il ne lui restait qu’à attendre un quart d’heure, à traverser le cabinet de débarras, et à pénétrer dans la chambre de Mlle Léglentier.
Certains écrivains militaires, qui font autorité, sont d’avis que l’esprit d’un grand chef ne doit pas s’arrêter aux hypothèses de retraite possible. Selon eux, une organisation trop bien prévue de marche arrière est trop tentante à un moment donné pour un général un peu mou, prêt à se replier à la première résistance. Ces écrivains estiment qu’il vaut mieux que la seule voie de salut soit dans la marche en avant, et dans la lutte contre la force ennemie.
Faute de connaître ces principes, ou peut-être parce qu’ils étaient contraires à son tempérament, Paul employa le quart d’heure qu’il avait devant lui à se chercher une excuse pour le cas où Mlle Léglentier accueillerait mal son irruption dans sa chambre. Il imagina une maladie subite…, l’emprunt d’un crayon anti-migraine ou d’un cataplasme sinapisé… Aucun de ces prétextes ne lui paraissait satisfaisant, et, quand le moment d’agir arriva, il n’avait pas arrêté de plan de campagne, de sorte que, grâce à son indécision, il se trouva avoir agi fortuitement selon les excellents principes stratégiques cités plus haut.
Il était en bourgeron et en pantalon de treillis. Ce vêtement avait l’avantage d’une certaine souplesse, s’il ne rappelait que de loin le pyjama galant que l’on eût rêvé pour une telle aventure. Ses chaussons lui permirent de s’avancer à pas de loup dans le cabinet de débarras, où le prévoyant Pisonnel avait pris soin de déblayer la route, en écartant par avance du passage les bois de lit, malles, tabouret de piano, qui auraient pu gêner la progression hardie du séducteur. Paul s’était décidé brusquement une minute avant le quart d’heure accompli, non par impatience amoureuse, mais pour s’épargner les hésitations des soixante dernières secondes.
La porte de Mlle Léglentier fut ouverte carrément, et Paul se trouva en présence de celle qui, par l’autorité de Pisonnel, avait été instituée la dame de ses pensées.
Jamais cette personne ne lui avait paru aussi grande qu’en déshabillé de nuit. Vêtue d’un jupon et d’une camisole blanche, il l’avait surprise en train d’arranger devant son armoire à glace sa coiffure de lit, c’est-à-dire de remonter et de rouler en bigoudis ses cheveux, au haut d’un front d’une ampleur extraordinaire, et tel que les plus vastes penseurs n’en ont jamais déployé.
Cette vue austère lui rendit tout son calme. En présence d’une autre femme, il aurait pu être troublé et gêné de son indiscrétion. Mais cette dame était un monument majestueux qu’aucune offense ne pouvait atteindre. Ce fut sur un ton parfaitement paisible qu’il lui raconta un mensonge quelconque pour expliquer sa soudaine apparition dans la chambre. Il avait été pris d’une sorte de malaise d’estomac, un vertige… Mais c’était passé. Il lui faisait mille excuses, et se disposait à prendre congé.
Pourtant, à ce moment, cet être extra-humain eut un geste de femme. Elle mit rapidement une robe de chambre pour cacher son déshabillé de nuit… Mais ce front ! ce front ! Il était impossible de regarder en face un front pareil…
Cependant, comme il était près de sortir, la peur des reproches de Pisonnel lui donna de nouveau l’idée de n’en pas rester là et d’aller, si possible, jusqu’au bout de l’aventure. Sans trop regarder Mlle Léglentier, il trouva à dire cette phrase au moment où il allait prendre congé :