— Je ne suis pas fâché, mademoiselle, puisque je suis seul avec vous, de vous remercier des attentions que vous avez eues pour moi, et de vous exprimer la sympathie que je ressens…

… Sympathie n’était pas un mot compromettant. Mais il lui sembla que le regard de Mlle Léglentier vacillait un peu… Mon Dieu ! Qu’allait-il se passer ?

— Vous êtes tout à fait aimable, balbutia-t-elle, et, puisque nous sommes seuls, je vais en profiter pour vous faire une confidence… Je voulais vous en parler plus tôt… Mais je n’ai pas osé… Voici…

Elle lui fit signe de s’asseoir sur un énorme fauteuil de famille, et s’assit sur une chaise, pas trop près, mais pas très loin de lui…

— C’est assez difficile à dire, poursuivit-elle… Si je m’adresse à vous, c’est que vous connaissez du monde à Paris…

… Ah ! Il n’y était plus.

— Il s’agirait, continua-t-elle, de faire revenir des colonies un monsieur, un fonctionnaire qui y est depuis dix ans et qui doit m’épouser à son retour…

… Mlle Léglentier était fiancée ! Par conséquent indisponible. Il ressentit à cette révélation un soulagement inexprimable. Elle lui racontait toute l’histoire du monsieur des colonies, mais il ne pensait qu’à ceci : Mlle Léglentier lui échappait, et il avait une excuse honorable pour la respecter définitivement. Il l’écouta avec infiniment de complaisance, il prit des notes, promit d’écrire à des amis qui pouvaient connaître des personnes au ministère des Colonies, et il s’engagea, du cœur le meilleur, à faire tout ce qui serait en son modeste pouvoir.

Évidemment il ne dirait pas à Pisonnel le secret que lui avait confié Mlle Léglentier. Il lui raconterait n’importe quoi, par exemple qu’elle l’avait envoyé bouler. Il lui mentirait facilement : il était en paix avec sa conscience.

… Par la suite, Paul pensa souvent à cette aventure avortée. Il se dit maintes fois qu’il aurait pu profiter malhonnêtement de l’attendrissement de Mlle Léglentier, que peut-être elle n’était pas attachée si fortement à son fiancé… Eût-elle cédé à Paul ? Il y a tant de choses qui paraissent possibles quand on ne les a pas tentées… Il faut dire aussi que dans ces crises de regret, l’image de Mlle Léglentier, éloignée de la réalité froide, était légèrement modifiée à son avantage.