L’explication avec Pisonnel fut moins pénible qu’il l’avait craint. L’ordonnance écouta d’une oreille distraite le récit que Paul avait imaginé pour ne pas trahir les confidences de Mlle Léglentier. « Il était entré dans la chambre, il avait été regardé d’un œil sévère, et il s’était retiré… » Pisonnel le laissait parler… Il paraissait préoccupé d’autre chose. A brûle-pourpoint il déclara que la maison ne lui plaisait plus, qu’il ne voulait pas empêcher Paul d’y rester, mais qu’il lui conseillait, si quelquefois l’idée lui en venait, de ne rien commencer avec la servante Eugénie. Il ne voulut pas en dire davantage.

Plus tard, Paul l’aperçut dans une rue du village. Il s’entretenait avec le médecin-major.

Heureusement leur séjour dans ce patelin touchait à sa fin. Le lendemain, à la première heure, ils se mirent en route pour regagner leur garnison. Une demi-heure avant le départ, Paul vit arriver Pisonnel, courbaturé, disait-il, exempt de cheval, et qui ferait la route dans un fourgon. Il passait Paul en consigne à Lemoreau, un bleu silencieux, au crâne pointu, et dont les cheveux raides et drus descendaient si bas sur le front qu’ils semblaient, d’autorité, lui repousser les sourcils et lui fermer à demi les paupières. Ce qui caractérisait Lemoreau, c’est qu’il ne pouvait se détacher d’une besogne commencée. Il restait deux heures à polir un ceinturon, qu’un autre eût déjà accroché au clou depuis longtemps, satisfait de son éclat. De même, à table, quand on l’invitait dans une auberge, il ne cessait de manger et de boire, tant qu’il trouvait des vivres à sa proximité. Il eût prononcé des discours interminables, s’il eût seulement ouvert la bouche pour parler ; heureusement qu’il ne disait jamais rien.

Lemoreau reposait de Pisonnel. A l’étape, Paul le laissait aller de son côté, et s’occupait lui-même de son logement.

Le premier jour de la marche de retour, ils arrivèrent dans une vaste propriété où ils devaient passer la nuit. Les chevaux du peloton furent pressés dans une écurie, où il était peu prudent de faire entrer Bretagne, car il n’y avait pas de bat-flanc pour l’isoler des autres bêtes. Après avoir tourné autour des bâtiments, Paul finit par apercevoir, à quelques centaines de pas, une sorte de pavillon rustique, dont le rez-de-chaussée était formé par une grange, où la jument pourrait passer la nuit.

Il l’installa le mieux qu’il put dans un coin de la grange, en écartant sous ses pieds une botte de paille qu’il avait apportée de l’écurie. Le couchage du cavalier était assuré avec celui de tout le peloton, dans un grenier du corps de bâtiment principal.

Le tenace Lemoreau était en train de nettoyer le fourbi de Paul. Celui-ci n’avait plus qu’à se laisser aller au doux farniente de cet après-midi. A cet effet, il s’installa sur un talus herbu, à quelques pas du pavillon.

… Il avait renoncé à sa vie d’aventures. Il se disait que l’on passait trop vite dans les villages et qu’on n’avait pas le temps d’y faire des conquêtes. Du reste, en le mettant en présence de Mlle Léglentier, le Destin avait épuisé toute la complaisance qu’il pouvait réserver à un seul homme. Il n’avait pu en profiter. Son tour était passé. C’était tant pis pour lui.

C’est à ce moment que ledit Destin, ainsi défié, fit s’amener dans la direction du jeune homme la plus charmante apparition de femme du monde, en robe de linon écru, en chapeau de paille à brides bleu clair et fleuri de roses roses.

C’était sûrement une des dames du château. Aussi ému, aussi troublé qu’à la vue d’un officier général, Paul se leva précipitamment et gagna la grange, où Bretagne, attachée par la corde de son licol à un barreau de la fenêtre, se livrait à une sorte d’assaut paisible contre une mouche invisible, qu’elle évitait avec de larges esquives de sa forte tête et qu’elle essayait parfois d’attraper à la volée en happant brusquement le vide de ses grosses lèvres tendues.