Les semaines qui suivirent les manœuvres marquaient la fin de leur année de volontariat. Vers la fin de septembre, on vit d’abord partir les hommes de la classe. Ils attendaient ce jour depuis tant de jours que leur enthousiasme avait besoin de se forcer un peu pour être à la hauteur de l’événement. Ils faisaient de grands gestes de bras et chantaient exagérément. Les plus délicats, pour adoucir l’amertume de la séparation, promettaient à leurs poteaux que l’on se reverrait. Et peut-être le croyaient-ils.
Ceux qui restaient se faisaient une raison. Les volontaires n’en avaient plus que pour un mois. La petite classe devenait « la classe » et laissait son titre à la classe suivante. Les bleus attendaient la bleusaille nouvelle pour passer à la dignité modeste de pierrots.
Seul, Brottain avait le cœur ulcéré.
Brottain faisait du rabiot. Quelques menues histoires de cuites, de fausses permissions, de nuits passées en ville et qui coïncidaient avec de fâcheux contre-appels… Chaque fois quatre jours, qui ne manquaient pas de faire des petits, sous l’action successive et de plus en plus fécondante du régiment et de la brigade.
Brottain avait espéré jusqu’au dernier moment qu’on le laisserait partir avec les autres. Mais le colo, qui pourtant n’était pas dur, jugea convenable de le garder quelque temps. Brottain noya son chagrin dans un océan de chopines, qui le fit tanguer et rouler d’une façon un peu ostensible sur le trottoir de la grand’rue. Il gêna trop manifestement la circulation, et l’on estima que la rue étant à tout le monde, il était mauvais qu’un seul individu en accaparât à lui tout seul toute la largeur. Quand il arriva dans les parages du quartier, la porte s’ouvrit devant lui toute grande. Entre deux digues d’hommes de garde, on dirigea son cours sinueux vers une cellule, où il stagna lourdement jusqu’au crépuscule du jour suivant.
Mais le soir, avant l’appel, le maréchal des logis de garde, en faisant sa tournée, trouva la porte de la cellule ouverte. Brottain s’était dissipé dans l’éther. Il ne restait de lui qu’une paire de galoches en mauvais état.
Des émissaires furent envoyés à la gare. Mais les recherches furent molles. Le lendemain, le colo examina le cas, présuma que Brottain avait dû franchir la frontière. On savait qu’il trouverait de quoi vivre à l’étranger. Il n’y avait pas à se faire d’inquiétudes sur son compte. Quant au régiment, il se passerait sans douleur de cet homme embarrassant.
L’évasion miraculeuse de Brottain devient plus facile à expliquer, lorsque l’on ajoute qu’il était serrurier de son métier, que c’était lui qui avait réparé en dernier lieu la serrure de cette prison, où, avec beaucoup de prévoyance, il avait enterré dans un coin tout un lot d’outils indispensables.
XII
ÉPILOGUE
Ici finit la véritable carrière militaire de Paul.