Car on ne peut y englober ses deux périodes de vingt-huit jours.
La première, accomplie à Paris aux abords de l’École militaire, comporte surtout des souvenirs de bœuf bouilli au gros sel pris à chaque midi chez un marchand de vins de l’avenue de Breteuil, émigré dans un autre coin du quartier à la suite d’une expropriation, et dont Paul ne put jamais retrouver la trace.
A l’École militaire, on lui avait attribué un cheval maussade, appelé Barnave, qui sautait les obstacles sans s’occuper de lui. Or, ses réactions très rudes entraînaient de la part de Paul des mouvements inesthétiques, qui lui valurent des appréciations désobligeantes d’un sévère officier supérieur présent à cet exercice.
Il note aussi le souvenir d’une garde à pied devant le quartier. Il avait sur la tête un casque trop large, et le sabre à la main. A son idée, il ressemblait assez à un héros d’Homère. Ce caractère majestueux de sa personne échappait un peu aux petits enfants du quartier de Grenelle, qui n’avaient pas lu l’Iliade. Ils lui criaient : « Barbu ! Barbu ! » et daignaient à peine se sauver quand il les menaçait de son sabre.
Deuxième période de vingt-huit jours, à Pont-à-Mousson…
Au manège, un jeune cheval assez pesant, du nom d’Alcibiade, jette Paul à terre et lui appuie ensuite sur la cheville un sabot distrait. Huit jours d’infirmerie.
Période de treize jours à l’École militaire, à Paris…
Cette fois, Paul a quitté l’arme de la cavalerie et a été versé, lourdement, dans le train des équipages. On l’équipe à neuf d’un dolman tout frais lavé et d’un pantalon à basanes qui semble en tôle peinte. On l’arme d’un sabre recourbé et on l’amène chez le capitaine adjudant-major qui l’emploie à régler du papier ministre, besogne pour laquelle l’adjonction d’un sabre, surtout recourbé, ne paraît pas absolument nécessaire.
Mais tout cela n’appartient vraiment plus à sa vie militaire. Elle s’était terminée à l’instant où ils avaient quitté la gare de leur ville de garnison.
Il était arrivé au régiment, une année auparavant, plein d’effroi et d’espoirs de gloire, mais il avait apporté dans une tâche modeste une trop grande ambition. Il eût voulu obtenir tout de suite le grade élevé qui lui eût permis de prouver son génie militaire. Or, la loi des cadres lui imposait toute une série d’échelons et, entre chacun d’eux, de longs stages réglementaires.