La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre, saluaient le public avec reconnaissance.

Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du ton dont Vargas lui parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange.

Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre: «Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de ma jeunesse.»

Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano.

Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait manquer son effet de la fin du deuxième acte; mais il avait pris la chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté de dire:

—Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous!

A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée, démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de Vargas tomba mort.

Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons dire en disant tomba mort, et non pas comme s'il était mort.

L'affiche portait:

LE BOURGEOIS DE GAND
ou
LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE,
Drame en cinq actes, en prose,
par
M. HIPPOLYTE ROMAND,
suivi de
LA MORT DU TASSE
Scène lyrique en un acte.