—Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé d'avance.
—C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous?
—Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse.
On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était exigée; on lui fit comprendre qu'on ne trouverait pas assez de thalers chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs; d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et dix napoléons qu'il toucherait.
Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant de descendre sur le théâtre.
Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient renfermés.
Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets.
Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois coups, il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile se leva, il parut reprendre toute sa raison.
Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil.
Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions.