Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au premier moment...
Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries, paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration.
Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui renferma autrefois cet homme
Pour la grandeur duquel le monde fut étroit,
Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire,
Fit à Laure vivante une immortelle gloire.
Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son dernier soupir:
«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire mourir mendiant.»
O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur, il me semble que je mourrai un jour en les répétant.
Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la chanson
Claires, fraîches et douces ondes!
Et cette autre: