—Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu, qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité; car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la pusillanimité des bons.

La femme était attendrie au moins!

—Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir; mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si chatouilleux sur le point d'honneur.

—Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre conscience?

Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:

—Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur; orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les méchants.

Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant les mains dans les cheveux.

Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul, absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit, Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour; que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain mot!—O nécessité qui se transforme selon les passions et les circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui, loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière funèbre du désenchantement...

Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse, j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi, me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut nous repousser sans être une marâtre.

Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de tout le reste du monde?