»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé, et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur; alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...
»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:
»—Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de tous... de tous!...
»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?
»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où tu aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe, et où tu te serais endormie sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple et solitaire nature.
»Un soir d'automne,—où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les étoiles,—nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle sembla me dire:
»—Et toi aussi, tu m'abandonneras?
»Et alors, elle appela son chien.
»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:
»—Je le lui rendrai demain, me dis-je.