»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même le dernier adieu.
»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:
—»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.
»Je tire son mouchoir!
»—Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait été formé par la seule nature...
»—J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma demeure.
»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce que je viens d'écrire.
»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée sur la tête de sa fille!—O Laurette, tu as laissé dans mon âme le souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas les hommes heureux, fuyez-les...»
4 mai.
As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd dans la contemplation de sa beauté.