8 mai.

«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.

Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...

J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la faim dont les menace le prochain hiver.

11 mai.

Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles; ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens, il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.

Or, écoute:

J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui me regardait avec colère.

—Que faites-vous là? me dit-il.

—Vous le voyez, je me repose.