—Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de nos amours.
Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement: «Il était homme et malheureux.»
26 mai.
Il revient, Lorenzo, il revient.
Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au plus...
27 mai.
Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de quelque idole créée par ma fantaisie.
Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur... moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence: «Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...
O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et sachant que je te laisse innocente.—Malheureux ensemble,... si tu ne peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu m'aimais comme je t'aime!
Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela... et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et presque de la toute-puissance de Dieu.