28 mai.

Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!... j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.

29 mai, au matin.

O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments n'auraient jamais dû naître,—ou n'auraient jamais dû s'éloigner... Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté, abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux tourments.

Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur... Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela finisse...

29 mai, au soir.

Fuir,—oui, fuir,—mais où?—Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...—Sans elle voudrais-je de cet enfer?—Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller: elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:

—Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?

Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:

—Pourquoi te tais-tu toujours?...