Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»
2 juin.
Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,—me dévore,—m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents ans; tout tombe ici-bas.
Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;—je m'arrête devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la poussière enlevée par le vent.—Que l'univers gémisse avec moi.
Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les yeux noyés dans les ténèbres de la mort.
Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image—partout où je vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!—Pourquoi elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...
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LORENZO AU LECTEUR
Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.
La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.