Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis. Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté. Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il l'interrompit:
—Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître en moi.
Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.
Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères comme son âme.
Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes; Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes du changement d'Ortis.
Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de Saül. Alors, il parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:
Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,
Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,
Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...
Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:
—O ma mère! ma mère!...
Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se tourne vers Thérèse.