Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à sa santé.
C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...
Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons de la lune.
En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:
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Neuf heures.
Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est beaucoup, crois-moi.—Profitons de ce peu de moments que la raison me laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et, quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure! Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur, le Ciel—non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,—mais qu'il ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant que tu t'aperçusses que je t'aimais,—quand j'étais encore innocent de cœur envers toi,—tu m'assistais dans ma maladie.
Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.—Toutes ces choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... hélas! je me croyais plus de courage...
Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre amour;—alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.
Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre qui te recouvrira!... Adieu!...