Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas, parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de toi.—Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu délivreras mon âme.—Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si, pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être plongée dans la misère?—Elle te craint sans espérer en toi, elle ne désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu! que je te retrouve et que je te vois!
Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème! faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?
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Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T*** m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors, il l'interrompit.
—Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit, inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...
—Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.
Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après quelques minutes:
—O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!
—Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit, son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le père le plus malheureux qui ait jamais existé.
Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre dangereuse.