Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait voir, moi,—moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.—Oh! je ne veux pas te le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, aucune consolation en nous-mêmes.—Pour moi, je ne sais que supplier Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.—Cependant, en mon désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.
Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe accuser et troubler tes os... Aie pitié!...—Oh! tu ne m'écoutes pas... tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez... votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je délire! oh! je suis un assassin!...
Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!... Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et l'obscurité de la mort...
Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse; pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots, il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel, j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes... Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs, mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!
Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent! et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis ensanglanté par un meurtre...
Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes dont les mains sont encore chaudes de sang...
Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi! n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...
Bologne, 24 juillet, dix heures.
Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume, fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo, aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...
Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?... L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo! je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi, Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.