Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère, ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi, je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur... Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course, franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont ils étaient couverts,—et, traversant les prairies pour arriver au sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines, réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire, alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.

Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence mortelle: «Thérèse a juré...»

Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.

Florence, 17 septembre.

Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois... Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.

Oh! mes espérances!—Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste abandonné dans la solitude de ma douleur...

A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.—Mon cœur et mes gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.

Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit:

«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.»

Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour jamais...