Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort, je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute manière il m'appelle à lui;—mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur que je puisse trouver contre mon amour.—Être la cause de tes chagrins est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...
Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?
Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue, Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!...
Florence, 23 septembre.
C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant...
C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns, tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal; errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou la tombe! Il y a encore l'avilissement,—c'est vrai!... l'avilissement par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se vend, et par lesquels un jour il sera vendu.
J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles: c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et, dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi... Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul, et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de te secourir?
Milan, 27 octobre.
Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?... Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées. Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées.
Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la vieillesse.