Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo, d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans, ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la matière... dans la tombe.
Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue; mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer! peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie, parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.
Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre, dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!... Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière, je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle, puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes, se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments, et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur. Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les, Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir—avec ton Ortis.
Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une suprême éloquence?
Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence... Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut mieux ne pas même prononcer leurs noms...
A ces paroles, je me levai furieux.
—Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais; mais de notre sang naîtront des vengeurs...
Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement bouillonner dans ma poitrine.
—Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne serviraient jamais si bassement.
Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant asseoir: